
2025
Réalisé par : Ugo Bienvenu
Avec : Margot Ringard Oldra, Oscar Tresanini, Swann Arlaud
Film fourni par Darkstar pour Diaphana Édition
Dans quelques semaines à peine, les plus grandes stars du cinéma mondial fouleront le tapis rouge du Dolby Theatre de Los Angeles et les précieux Oscars couronneront les plus grands accomplissements cinématographiques de l’année. L’une des belles histoires entourant la cérémonie cette année est indéniablement celle du jeune français Ugo Bienvenu et de son tout premier film, Arco. Si la concurrence est féroce dans la catégorie englobant les meilleurs films d’animation, nous citerons notamment le phénomène de société KPop Demon Hunters ou l’immense succès au box-office Zootopie 2, l’oeuvre poétique d’Ugo Bienvenu, forte de ses influences revendiquées, se démarque de ses pairs. En épousant un style d’animation dit traditionnel et en convoquant les esprits de la nature autour de sa fable enfantine, le réalisateur a marqué brillamment une année timide pour un genre éclipsé par les grosses productions américaines. De sa première à Cannes à sa sortie prochaine en Blu-ray, le long métrage invite le spectateur à s’engouffrer dans le sillage de son héros virevoltant et à renouer avec l’âme d’une jeunesse aventureuse, candide mais sincère. Au terme de cinq années de travail, la consécration est acquise pour Arco, qui délaissera les salles obscures pour envahir les salons seulement deux jours après la grand-messe du septième art international, le 17 mars prochain, grâce à Diaphana Édition.
Dans un futur lointain, les Hommes ont délaissé la surface de la Terre pour s’installer dans de grandes constructions à l’architecture semblable à des arbres, où chaque feuille est un plateau qui accueille l’habitat d’une famille, proche d’une nature retrouvée qui entoure chaque petite maison. Grâce à une technologie nimbée de mystère qui permet de voyager dans le temps au moyen d’une cape laissant dans son sillage un arc-en-ciel, ces citoyens de l’avenir archivent les vestiges du passé. Arco (Oscar Tresanini) n’a malheureusement pas encore douze ans et il se lamente de pouvoir enfin prendre son envol avec sa famille. Profitant de la nuit, il subtilise l’une de ces capes et se lance dans le vide. Néanmoins, le jeune garçon ne maîtrise pas les rudiments du vol. Laissant derrière lui une traînée distordue, il s’échoue en 2075, une époque où l’humanité vit dans des petites bulles individuelles, à plus d’un titre esclave d’une robotisation qui perturbe les liens affectifs. C’est dans le jardin d’Iris (Margot Ringard Oldra) que s’échoue Arco, une petite fille rêveuse qui se lamente de ne plus avoir de contact avec ses parents que via des hologrammes mornes. Ensemble, et dans le secret, ils tentent dès lors de faire reprendre son envol à Arco, et de le guider à nouveau vers son époque plus harmonieuse.

Constamment à hauteur d’enfant, Arco se présente au spectateur avec toute la candeur de la jeunesse. Au risque de s’aliéner l’adhésion totale d’une partie du public, Ugo Bienvenu fait le choix de simplifier l’univers décrit. Le long métrage n’explique ainsi pas tous les tenants et aboutissants du monde qui entoure Arco et Iris, il laisse un duvet de mystère autour d’une société qui ne fait pas toujours sens aux yeux des protagonistes, quitte à inviter dans le récit quelques contradictions. Pour savourer pleinement le film, il faut faire l’effort d’accepter une part de secret et s’abandonner à un regard juvénile retrouvé. Arco et Iris se répondent d’ailleurs dans leur rapport au monde adulte : le premier voudrait s’extirper de l’égide parental et saute dans l’inconnu, tandis que la seconde voudrait retenir encore quelques temps l’âge de l’enfance et de l’innocence pour apprécier encore un peu la douceur de son foyer. Néanmoins, comme les enfants perdus de Peter Pan, ouvrage cité dans Arco et probablement une des nombreuses influences d’Ugo Bienvenu sous lesquelles il plie parfois, ces deux âmes en peine sont désespérément seules, simplement nourries par le souvenir lointain d’une chaleur perdue. Le long métrage met en accusation l’absence des adultes sans jamais la montrer explicitement, s’appuyant plutôt sur un spectre de défauts et de contraintes qui ont creusé un schisme générationnel. Les deux protagonistes ne peuvent compter que l’un sur l’autre. Comme un symbole, l’arc-en-ciel pétillant de couleurs qu’Arco laisse derrière lui, répond aux teintes monochromes des hologrammes constituant la seule présence parentale d’Iris. Le récit prend alors l’allure d’une quête initiatique, mais où les leçons que tirent les enfants s’assimilent seuls face à leurs échecs, sans mentor. Quelques coussins dans un jardin deviennent ainsi une piste de décollage. Le contact symbiotique avec les oiseaux est quant à lui une nouvelle langue à découvrir, un dialecte qui unit Iris et Arco et qui n’appartient qu’aux enfants et aux volatiles. L’imagination des plus jeunes est le seul compas pour guider dans l’inconnu d’un monde frénétique. Le rapport entre les âges est figé par cette profonde distance et par ce très léger spleen d’une jeunesse livrée à elle-même. Peut être un peu trop naïf, Ugo Bienvenu tente bien de renouer le lien entre les générations dans les derniers instants du film, à travers l’évocation de la quête des parents d’Arco qui ont erré dans les limbes du temps durant des années, pourtant, la défiance préalable envers le monde adulte, voire le ridicule qui caractérise trois personnages secondaire aux couleurs éclatantes, ont complètement déchiré le tissu de la transmission.

À mesure que le voile se lève sur le monde d’Iris, Arco semble emprunter fortement à la grammaire des studios Ghibli, jusqu’à l’excès, pour mettre en accusation une société de la mécanisation qui a totalement perdu toute forme de connexion avec la nature. De métal et de béton, dans des bulles individuelles ou sous la grande chappe transparente qui se referme sur la ville, les hommes sont coupés des grands espaces, repliés sur eux-mêmes. L’essor d’une technologie censée faciliter le quotidien n’a en réalité qu’exacerbé la solitude moderne. De toute sa sincérité juvénile, l’héroïne du film parle même de “La pire époque possible” pour décrire l’année 2075. Derrière cet élan de spontanéité, tout un désarroi s’exprime, et de sa complicité avec Arco naît également une aspiration à une autre forme de futur, un avenir où les liens affectifs sont retrouvés, où la nature cohabite avec les hommes, où faune et flore sont unis en un seul dialogue. Avec beaucoup de candeur, Ugo Bienvenu croit à cette nouvelle voie, exprimée dans la trop rapide exposition du présent d’Arco. Néanmoins, cette époque de la nouvelle symbiose est marquée par une pointe de noirceur. Hommes et femmes ont délaissé le sol pour envahir le ciel, et bien qu’ils aient retrouvé l’essence de la cohésion avec l’environnement, ils ne sont plus que des archivistes de temps disparus. Le futur se morfond sur le passé en tentant de délaisser ses erreurs. En réalité, il semble que dans un exercice d’écriture très libre, parfois maladroite, tout le monde d’Iris se met lentement en marche vers cet avenir meilleur. Si le revirement de personnalité de Mikki, le robot personnel de la protagoniste d’abord méfiant envers Arco avant de lui venir en aide, apparaît un peu incohérent, il témoigne néanmoins d’un grand élan vers le lendemain radieux. Dans le sillage de l’arc-en-ciel laissé derrière lui par le héros du film, Iris et les siens sont aspirés par ce grand appel d’air multicolore. Arco en devient presque un hommage ostensible à Hayao Miyazaki, notamment dans la recherche d’une représentation du vent, par nature invisible, mais qui se manifeste ici dans une collection d’arbres qui se tordent, de vêtements frappés par les bourrasques, ou de cheveux qui s’ébouriffent. Même face au péril, le désir des jours prochains s’illustre. Ainsi, lorsqu’un incendie à l’origine elle aussi inexpliquée, menace la ville de la protagoniste, la jeune fille tend la main vers l’enfant du futur, qui la hisse en dehors de la bulle qui se referme, en la tirant vers le haut. Ensemble ils bravent le danger en tendant vers le ciel. La fantaisie de Arco et notamment son édulcoration a de quoi sembler un peu grossière, mais elle nourrit un espoir, un grand mouvement optimiste vers le ciel inexploré.

L’harmonie semble lointaine en 2075, pourtant elle est présente dans l’âme des rêveurs, dans la psyché aventureuse d’Iris, capable de dessiner à l’exact et sans jamais l’avoir vue, la ville d’Arco. L’équilibre des choses est inscrit dans l’esprit des innocents et ne se perd qu’à l’âge adulte. Ici encore, les spectateurs critiques peuvent se lamenter d’une forme de béatitude dans la réflexion d’Ugo Bienvenu, mais l’auteur a encore une envie désespérée de croire à sa fantasmagorie. S’il ne peut la créer de ses mains, il imagine au moins cette autre voie sur les écrans de cinéma, il se laisse aller à l’onirisme des villes construites comme des arbres, de la traversée du temps par le prisme des arcs-en-ciel, et de la symbiose avec la faune. Le réalisateur est si doux qu’il en devient presque contestataire armé d’une naïveté savoureuse. Il refuse les explications techniques de l’intrigue de son film à tel point que le combustible des voyages dans le temps semble être la rêverie. Pourtant, si Arco aspire à un certain idéal, il assume aussi le passé comme une étape nécessaire, qui laisse derrière elle les traces immortelles du parcours accompli. Des dinosaures plusieurs fois mentionnés à une plante des temps anciens retrouvée, les artefacts enrichissent le futur. Laisser une trace de son existence derrière soi est même la clé du dénouement, lorsque Mikki grave les murs d’une caverne des aventures de Arco et Iris, permettant ainsi aux parents du jeune garçon de retrouver sa trace, depuis le futur. Des peintures préhistoriques à cet avenir onirique, un même langage s’affirme, et les différentes formes d’intelligence s’adonnent à l’art comme pour répondre à un besoin vital. Ainsi, la conclusion du long métrage apparaît douce-amère de prime abord, comme à rebours de la logique duveteuse parfois étouffante épousée jusqu’alors. Les aïeux d’Arco ont vieilli sans lui et il ne rattrapera jamais ce temps perdu. Pourtant, il est devenu un homme en se nourrissant du contact des autres. Sa bulle personnelle a fusionné avec celle d’Iris. Pris dans l’aspiration de son envol, sont entraînés les sentiments émus et galvanisés des spectateurs qui se sont laissés prendre au jeu. Là encore, Ugo Bienvenu est un peu naïf, mais son premier long métrage semble être une revendication du droit de rêver en toute innocence.
En bref :
Comme une plongée dans le doux imaginarium d’un auteur naissant, Arco séduit par la simplicité de son propos et la force d’évocation de quelques symboles discrets. Un film tendre dont la candeur fait à la fois les forces et les quelques maigres faiblesses.

Arco sera disponible en VOD, DVD et en coffret 4K + Blu-ray, le 17 mars prochain, chez Diaphana Édition, avec en bonus :
- Making-of de la genèse d’Arco avec Ugo Bienvenu, Félix de Givry, Sophie Mas et Natalie Portman
- Making-of de la bande originale avec Arnaud Toulon (compositeur)
- Making-of de l’animatique commenté par Ugo Bienvenu et les animateurs
- L’Entretien, court-métrage réalisé par Ugo Bienvenu et Félix de Givry
- Clips de musique réalisés par Ugo Bienvenu : Sphere of Existence d’Antoine Kogu et Fog de Jabberwocky ft. Ana Zimmer
- 3 cartes postales d’aquarelle dessinées par Ugo Bienvenu


