Article : Le Joueur de Go
Le Joueur de Go

(碁盤斬り)

2024

Réalisé par : Kazuya Shiraishi

Avec : Tsuyoshi Kusanagi, Kaya Kiyohara, Jun Kunimura

Au premier abord, l’expérience semble étrangement familière. Alors que la caméra de Kazuya Shiraishi arpente les rues d’un Edo féodal reconstitué, sillonne les artères bordant les palais des riches marchands et chemine jusqu’aux bâtisses délabrées des déshérités, une étrange fragrance contamine le spectateur. En quelques mouvements, Le Joueur de Go ressuscite aussi bien le parfum lointain de l’éternel rônin de Hara-Kiri, source d’inspiration scénaristique évidente du film, que l’esthétique moderne des films japonais académiques et parfois trop sages et qui ont souvent les honneurs de citer aux grands prix nationaux. Le terrain est connu, le genre est sans cesse exploré dans les immenses sphères nippones du jidai-geki, les films d’époque japonais, et du Chanbara, ceux du sabre, et pourtant, l’univers ne cesse de fasciner depuis la naissance même du cinéma de l’archipel. Il trouve sans discontinuer au fil des décennies, de nouvelles nuances morales dans des décors devenus temples des grandes tragédies et des idéaux de noblesses déchues. Le Joueur de Go est une variation autour d’un thème usuel, un assemblage d’accords classiques remis au goût du jour, exemplaire de soins, parfois trop consensuel dans sa mise en images, mais novateur par fulgurances dans sa réappropriation des grandes figures sempiternelles et des dogmes d’un âge du sabre et de la plume. Comme déjà ancrée dans une histoire cinématographique sans cesse convoquée à l’écran, et à défaut d’être entièrement original, le long métrage navigue en eaux connues et glisse sur les vagues parfois menaçantes de la tempête des sentiments de ses personnages en employant astucieusement l’esprit du jeu de Go comme gouvernail.

Au centre de l’intrigue, l’ancien samuraï renié par son clan Yanagida (Tsuyoshi Kusanagi) vit une existence de misère dans les faubourgs d’Edo, en compagnie de sa fille unique et dans le souvenir d’une épouse tragiquement disparue. Pour seul réconfort, le modeste artisan s’adonne avec passion au jeu de Go, dont il est un prodige. Néanmoins, soumis à son propre code moral, il refuse de céder à ses impulsions et de jouer de l’argent dans les lieux de rencontre entre passionnés. Lorsqu’il croise la route du joueur exubérant et vantard Genbei (Jun Kunimura), il renie son code de conduite et mise le peu qu’il possède pour l’affronter. Bien que perdant de la partie, Yanagida noue une amitié sincère avec celui qui se révèle être un riche commerçant peu scrupuleux, et au fil des mois et de leurs affrontements sur les tables à quadrillage strict, l’ancien samuraï inculque la vertu de l’humilité propre aux vainqueurs d’esprit noble, à son adversaire récurrent. Le précaire et le bourgeois communiquent, mais lors d’une nuit fatidique, le passé ressurgit et les blessures de la déchéance de Yanagida s’ouvrent à nouveau, laissant espérer au rônin une potentielle rétribution dans le sang envers un allégorique fantôme ressuscité des temps lointains. La perspective de la vengeance est cependant contrariée par la disparition d’une importante somme d’argent chez Genbei, alors que les circonstances entourant la perte semblent accabler l’ancien samuraï. Mis en accusation, Yanagida n’a d’autre choix que de mettre en gage sa propre fille dans le quartier des plaisirs d’Edo pour rembourser une dette dont il n’est pas responsable afin de pouvoir prendre la route et accomplir sa vengeance dans un esprit de justice, et espérer revenir à temps pour libérer son enfant avant que l’irréparable ne soit commis.

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Tsuyoshi Kusanagi dans le rôle de Yanagida

Lors d’une phase d’installation scénaristique parfois trainante, et avant que le récit ne se noircisse, Le Joueur de Go se lance en quête d’une forme de plénitude spirituelle propre au joueur désintéressé du gain, faisant communiquer esprit graphique du film et mise en place de l’intrigue. Absolument déifié dans la lumière qui irradie derrière lui, Yanagida est comme une figure surnaturelle dont la sagesse des sentiments et l’impassibilité à la table de Go forcent une admiration parfois légèrement artificielle. Même dans la défaite, qu’il ne concède que pour ne pas succomber à ses instincts primaires et animaux, le protagoniste est un être immaculé, un modèle pour ceux qui l’entourent et qui à terme sont voués à lui dédier une forme de vénération. Cédant trop souvent au moralisme, et cela même si la mission première du film semble être la recherche d’un équilibre, Le Joueur de Go fait craindre une trop grande mythologisation de son héros, notamment accentuée par des choix de cadrages subtils mais appliqués, qui font de Yanagida le centre incontournable de tous les points de vue. À Genbei, il lègue la noblesse de la satisfaction de remporter la victoire sans triomphe, simplement de manière honnête et humble, et cela jusqu’à faire de l’usurier peu scrupuleux un homme d’affaires honnête, ému par la beauté du jeu de Go. À sa fille, et sans jamais que la moindre véritable remise en cause de la mise en danger de cette jeune femme ne soit formulée, l’ancien favori d’un seigneur lointain a inculqué la vertu d’un code moral qu’il aurait sans doute été plus judicieux d’interroger. Yanagida est précaire presque par choix, ou tout du moins il s’en contente étrangement, sans vraiment que le film ne mette l’accent sur la pénitence qu’il s’inflige à lui-même, dans la douleur de son veuvage. Plus étrangement, son enfant paraît adhérer presque pleinement à cette condition misérable. À n’en point douter, et également transposé à Genbei et son disciple, il existe dans Le Joueur de Go une dimension très traditionaliste, en accord avec une mise en scène le plus souvent sage. Comme une idée rémanente qui ponctue le récit, les anciens détiennent les clés d’une vérité, d’une empathie, et d’une rigueur spirituelle, tandis que les plus jeunes personnages sont dans l’attente de leur enseignement. D’une manière un peu surannée, l’ancien sait, le novice attend. À cela s’ajoute l’image des parias du récit, personnages des quartiers pauvres ou filles de joie, parfois montrés derrière des barreaux qui les oppriment mais incapables de s’en libérer. Rien ni personne ne remet clairement cet état de fait social dans l’entame du film.

Pourtant, comme si les pions de Go, noirs et blancs, s’étaient mélangés pour donner une teinte plus grise à l’ensemble, Le Joueur de Go tend, avec malgré tout un certain tact, à explorer progressivement un cimetière de la morale plus obscur. La rectitude de Yanagida s’étiole face aux coups du destin annoncé et du passé ressuscité. Son apparence même devient dépenaillée, sa barbe hirsute, ses habits, des haillons, et de façon néanmoins douce, le film brise le piédestal pour ramener le modèle au niveau des hommes. C’est le milieu de la partie pour l’adepte des plateaux, obligé de faire l’expérience d’un monde moins binaire et rectiligne que le Go, c’est le moment de sortir de sa torpeur pour notamment arpenter des paysages ruraux en opposition immédiate au cadre urbain usuel du film. Dans ce maelstrom de l’incertitude, Yanagida avance pion après pion, s’engage dans une offensive où chacun de ses coups sera responsable du dénouement d’un jeu mortifère. Un moment pour troquer les pièces contre les sabres retrouvés, un moment pour affronter le passé dans une confrontation qui prouvera ou non la véritable vertu du rônin, mais aussi un moment pour l’expérimentation formelle du réalisateur Kazuya Shiraishi. Si jusque là, le cinéaste s’épanouissait dans l’évanescence et notamment l’accumulation de saturations lumineuses et de ralentis langoureux sur les différents coups du jeu de Go, le passé est un endroit plus brutal, plus sauvage, plus barbare. En plus d’imiter le rendu de la pellicule photo-argentique dans quelques flashbacks, il invite aussi une approche esthétique différente dans ces séquences du passé, à la fois moins éclairées et plus colorées bien que les teintes semblent prêtes à baver de l’écran, comme s’il troquait un temps son grand académisme pour trouver un esprit grunge. Le Joueur de Go n’est jamais aussi intéressant que lorsqu’il accepte de perdre l’équilibre et de sonder la noirceur, même si peu de doute plane sur l’issue du film. Au nexus des contradictions et des démons des temps lointains, les fragments anciens éclatent à l’écran et leur aura ténébreuse rejaillit jusque sur la partie de Go qui précède la disparition de l’argent, montrée dans une accumulation de plans débullés inattendus jusqu’alors, mais surtout dans un instantané de la fille de Yanagida, qui s’éloigne au loin dans un mélange de ralentis jusqu’alors réservés aux moments de plénitude, et de décadence des couleurs héritée des flashbacks. Passé, présent et avenir sont convoqués et siègent au carrefour du destin.

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Tsuyoshi Kusanagi et Kaya Kiyohara dans les rôles de Yanagida et de sa fille

Qu’il soit samouraï désavoué ou joueur de Go, Yanagida est l’incarnation d’une recherche d’un code de conduite qui lui serait une boussole dans son exploration des blessures intimes. De l’entame du film à sa conclusion, l’homme de sabre et celui des pions communiquent, répondent aux mêmes préceptes et aux mêmes principes. Pour tous deux, la violence est une tentation, mais toujours la merci et l’humilité extraient des ténèbres pour renouer avec l’immaculée lumière qui, plastiquement ou scénaristiquement, inonde parfois trop le film. Le Joueur de Go est émaillé d’affrontements, intellectuels ou physiques, et il semble évident que victoire ou défaite ne sont pas les réels enjeux des duels, le succès est dans l’effacement dont sait faire preuve le vainqueur par élégance, dans la gratitude du vaincu qui a appris de sa déconvenue, mais plus que tout, dans la grandeur d’âme immatérielle née de la simple confrontation et de l’exercice du dépassement. Le long métrage s’approprie les préceptes de grands classiques du jidai-geki et les digère à défaut de vraiment les interroger. Les intérêts matériels sont ainsi amenés à succomber face à la beauté de l’intangible. L’argent est un exaltateur du récit, pourtant, en définitive, et au risque de la candeur, les enjeux financiers ne sont rien face à la grandeur des sentiments. Toutefois, revient-on indemne de son rendez-vous avec la destinée ? Est-il possible pour Yanagida de retrouver le frêle équilibre d’antan, ou la table de Go qu’il a brisée est-elle la manifestation de sa rupture avec une vie de reclus qu’il ne peut plus retrouver ? Ici s’affirme peut être un grand paradoxe, voire une erreur formelle du film, qui semble vouloir témoigner du déclin d’une sagesse divine jusqu’à son ultime disparition, mais qui peine à trouver une lumière crépusculaire pour accompagner son agonie.

EN BREF :

Parfois entravé par son académisme et par le poids de sa morale, Le Joueur de Go sait séduire par fulgurances inattendues, ou suffisamment jouissives d’emphase. Un film qui respire le cinéma bien fait à défaut de trouver le frisson de la prise de risque.

Le Joueur de Go est disponible en Blu-ray et DVD chez Hanabi, avec en bonus : 

  • À la découverte du Jeu de Go (20min)
  • Entretien autour des samouraïs du Japon d’Edo (20min)
  • Making of du film (exclu blu-ray)
  • La tradition du chanbara (4min)
  • Bande-annonce
Le Joueur de Go boite

Nicolas Marquis

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