Faisceau : Alice dans les villes
Alice dans les villes affiche

(Alice in den Städten)

1974

Réalisé par : Wim Wenders

Avec : Rüdiger Vogler, Yella Rottländer, Lisa Kreuzer

Film fourni par Carlotta Films

Représenter l’instant

Dans les arts de l’image, vérité et subjectivité cohabitent et s’alimentent. Quel sens profond survit lorsque la nature même de la captation d’un environnement résulte de la mise en scène ? Le présent est-il retranscriptible, ou est-ce que le temps d’accomplir le geste créateur, la réalité a déjà changé ? Le cinéma de Wim Wenders est celui du temps suspendu et de l’instant contemplatif. Un art de l’observation et de l’indolence plutôt que de la démonstration. Le réalisateur immortalise le vivant pour capter son éphémérité. En 1974, le cinéaste se nourrit de sa crise existentielle du rapport à l’image pour faire naître les prémices de ses explorations humaines à venir. Pensant un temps mettre un terme à sa carrière après le tournage chaotique de La Lettre Écarlate, il tente désormais de s’ancrer à nouveau dans le monde qui l’entoure. La réalisation de son précédent film l’a éreinté et l’a confronté au gigantesque trucage du septième art. Il a été éprouvé par cette faculté à transformer les lieux et à les vider de leur substance. En tentant de filmer en Espagne un film censé se passer dans la Nouvelle-Angleterre du XVIIIe siècle, il a vécu l’absurdité de son entreprise comme une blessure. Il rejette la métamorphose et le trucage. Il renonce pour un temps à une certaine idée de l’escamotage, voire du spectacle. Il veut redonner de la spiritualité à son cinéma. Alice dans les villes est habité par cette idée et par ce désespoir, à tel point qu’il est permis de confondre en une seule entité Wim Wenders et son personnage principal Philip, joué par son fidèle acteur Rüdiger Vogler. Créateur et création fusionnent. Le désamour du journaliste pour une Amérique sans âme dialogue avec les angoisses du réalisateur. Son protagoniste est lui aussi en plein questionnement, désormais inapte à transcrire sur le papier ou à photographier, les décors qui l’entourent. Dans un triple voyage, des États-Unis ruraux à Amsterdam, puis de la Hollande à l’Allemagne, il se lamente de renouer avec son propre regard. Il interroge le monde et la cohérence de la forme. Philip, profondément marginal, a rompu les liens avec la société des hommes. Il tente de les renouer en compagnie d’Alice, incarnée par la toute jeune Yella Rottländer. Leur union est si inopinée et improbable que cette volonté scénaristique fondamentale apparaît comme le plus fort choix narratif de Wim Wenders. Alice n’est pas la fille de Philip, elle lui a été confiée par une relative inconnue à New York, avec promesse de récupérer l’enfant une fois aux Pays-Bas. Toutefois, arrivée sur place, la mère ne se présente pas à l’aéroport. L’enfant est laissée seul avec son impromptu accompagnant et ensemble, ils errent vers l’Allemagne. Leur recherche est celle d’une maison familiale dont il ne subsiste qu’une photographie. Au contact de l’innocence mais aussi de l’insolence ponctuelle, le reporter qui photographie tout de son environnement veut retrouver l’essence des choses qui l’entourent, à la lumière d’Alice.   

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Rüdiger Vogler dans le rôle de Philip

Alice dans les villes interroge alors sur la mission profonde de la représentation. Philip est incapable de saisir l’absolu. Son appareil Polaroid ne permet pas de capter le présent : le temps de la révélation du cliché, l’instant fugace n’appartient plus qu’à une vérité partielle du passé. Ses textes sont tout autant déstructurés, parfois de simples agencements d’expressions du mal-être, qualifiés par l’impartiale Alice de gribouillis. L’homme erre dans cet état limbique, dans une zone floue à la lisière de la réalité. Seule l’enfant le sort de sa torpeur. Les images mentent. Elles trahissent. Elles sont de vaines promesses de temps lointain déjà évanouies. La mission de Philip et Alice est vouée à l’échec. Elle est anéantie lorsque la maison familiale censée être l’ultime repère dans un environnement mouvant n’héberge plus la grand-mère de la petite fille. Graver sur la pellicule décompose l’émotion jusqu’à la rendre factice. De l’union émotionnelle symbiotique entre les deux personnages, dans un photomaton, il ne reste plus que des grimaces qui ne relatent pas franchement l’équilibre du moment. Les clichés remémorent le souvenir, ils ne ressuscitent pas le passé. Un ancien temps de la grandeur cinématographique semble même mort lorsqu’à l’écran se lit la nécrologie du formaliste John Ford. Wim Wenders fait le deuil d’une certaine idée du septième art pour définir une nouvelle approche.

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Yella Rottländer et Rüdiger Vogler dans les rôles de Alice et Philip

Le film impose alors un second niveau de lecture plus fondamental où l’appréciation du spectateur devient essentielle. Le long-métrage en lui-même échoue-t-il à capter le réel ou bien une autre forme de vérité émerge-t-elle de ces multiples instants fugaces entre l’adulte et l’enfant ? Wim Wenders entretient lui-même un rapport conflictuel à l’illustration de ses paysages urbains. Il questionne ouvertement sa démarche lors d’un bref plan depuis une voiture. Un enfant sans doute amusé par la présence de l’équipe de tournage du cinéaste allemand suit en vélo et observe de face la caméra. La limite avec la fiction s’efface. La rencontre est un regard, une émotion sur la route. L’authenticité et la poésie ne s’agrippent pas. Elles s’imposent à nous dans la fulgurance d’un moment, dans le vol d’un oiseau perçu à travers un télescope, vers lequel Alice dans les villes fixe les yeux du spectateur, après s’être détourné de l’abandon maternel. L’observation immédiate galvanise, la restitution meurtrit. Obsession des jeunes années de Wim Wenders, la captation de multiples écrans de télévisions renvoient toujours à la fracture entre le monde et son miroir déformant. Rageur, Philip fracasse même un poste, comme ivre de ces messages mensongers qui l’intoxiquent. Pourtant, le film ne dénonce pas le cinéma, il l’interroge sans entendre apporter chaque réponse. Ses deux héros sont eux-mêmes régulièrement confrontés à leur mémoire fluctuante. 

S’abandonner

Ils s’adonnent au périple initiatique prêt à apprendre la manière juste de voir et de se souvenir. Scénaristiquement ou conceptuellement, Alice dans les villes est une quête vers l’essentiel. Le mouvement du métrage tend ainsi vers l’intimité. Philip comme Wim Wenders renie l’impersonnalité des villes lointaines pour revenir progressivement vers les landes de leur connu. D’une Amérique mal définie, uniforme selon le protagoniste, l’élan scénaristique renoue avec une Allemagne que le film montre avec un plus grand souci de précision. Les grandes cités sont des mirages, des décors de cartes postales vides de sens. Elles cloisonnent Philip et Alice en leur montrant leur facette touristique. L’Empire State Building à New York ou la représentation de moulins à Amsterdam distordent le naturalisme voulu. Pourtant, dans les rues de New York, un conducteur de taxi manifeste son désarroi face à sa perte de repère temporel. Le rêve est cauchemardesque. L’Amérique est finalement davantage une idée partagée à travers le monde. Un songe collectif qui s’exprime plus clairement lors d’un concert allemand de Chuck Berry. Une illusion partagée existe davantage dans un café germanique, au coin d’un jukebox. Elle étouffe dans les véritables terres étasuniennes où s’englue le reporter jusqu’à la suffocation. 

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Rüdiger Vogler dans le rôle de Philip

L’exploration de la Ruhr est elle plus concrète. Elle est labyrinthique mais elle est en prise avec le concret des villes dépourvues d’attrait évident. Elle cible également la destination. Elle l’ancre dans un paysage socio-économique. Elle lui associe les voix et les visages des gens croisés l’espace d’une nuit et les souvenirs d’Alice qui émergent de la brume mémorielle. Wim Wenders retrouve son essence profonde après sa tentative manquée de fresque historique. Il réinvestit son réel et son présent. Le réalisateur considère à ce titre que Alice dans les villes est une nouvelle naissance pour sa carrière. Sans les renier, il pose un regard très critique sur ses travaux préalables, soit trop habités par ses influences, soit esclaves de schémas de production qui entravaient sa créativité. La personnalité de son cinéma explose désormais à l’écran. Il sera observateur, mais rêveur. Il sera contemplatif, mais significatif. Il confrontera l’homme et l’enfant en lui. Il est un peu Philip et un peu Alice à la fois. Sa méthode de travail s’affine et une ligne conductrice est alors pleinement adoptée pour les années qui suivront. Équipe réduite, tournage dans l’ordre chronologique des scènes, et si possible prise de son directe : le cinéaste refuse désormais de transiger avec ses principes filmiques.

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Rüdiger Vogler et Yella Rottländer dans les rôles de Philip et Alice

L’adulte et la petite fille unis par le destin sont ainsi traités sur un pied d’égalité moral qui préfigure Paris, Texas. Au terme de l’errance hors du temps, une destination commune cimente leur relation d’équivalence. Alice dans les villes s’autorise même parfois une légère inversion des valeurs attendues, pure manifestation de l’esprit polisson de Wim Wenders. Philip n’envisage pas le futur, il se laisse porter par le flot continu des villes, sans jamais savoir comment payer le repas du soir. À l’inverse, Alice fait régulièrement preuve de considérations plus triviales. Elle manifeste ouvertement le besoin de manger ou de dormir. Ses souhaits sont concrets. Elle est également inscrite dans le monde, apte à parler le hollandais quand son gardien se perd en tentative de traduction. Les adultes ont été déshabillés de leur pragmatisme et les enfants s’en sont vêtus. Philip et Alice ont besoin l’un de l’autre pour exister dans des mondes à l’arrêt où le temps semble figé. Le décalage horaire les éprouve, assomme leur corps et fait d’eux des somnambules diurnes dans une Amsterdam défaite de ses charmes. Les montres ne sont plus fiables, il ne reste plus que l’immobilité des minutes. Alice dans les villes combine ainsi un mouvement purement actif du road-movie et une forme d’apathie de la réalité. Philip et Alice existent uniquement dans la parenthèse que leur accorde le réalisateur, désengagés du quotidien. Wim Wenders refuse d’ailleurs de délaisser ses personnages en prolongeant le film sous une impulsion irréfléchie de l’adulte. Il fait corps avec eux. En récupérant Alice qui a fui la police, Philip accepte de perpétuer quelques heures encore leur fugue sur les chemins de traverse. Ils sont dans les villes, mais en dehors de la raison.

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Yella Rottländer dans le rôle de Alice

Ils s’extirpent mutuellement de leur abandon respectif. Délaissée par sa mère, Alice se reconnaît dans la perdition de l’hermite à cheveux longs Philip. Le reporter s’est laissé contaminer par le désœuvrement de l’exil jusqu’à en perdre sa propre définition. L’enfant l’inscrit à nouveau dans le monde, en le prenant en photographie et en le confrontant à sa propre image. Elle conjure sa “peur d’avoir peur”. Elle l’ancre à nouveau dans son environnement naturel allemand. Elle le recentre, convoque ses souvenirs, canalise son dénuement, jusqu’à lui faire reprendre contact avec le monde social. Ensemble, ils reviennent d’une recherche abstraite de la vérité derrière le cliché, pour vivre l’irréfutable existence d’une nouvelle forme de sagesse purement émotionnelle. Ils ne s’adorent pas inconditionnellement, ils se heurtent même parfois, mais ils vivent dans une bulle symbiotique. Ils arpentent ensemble les terres des bassins houillers allemands dans leur frêle automobile, en aventuriers de la ruralité. Wim Wenders épouse ses deux personnages pour laisser s’imprégner un sentiment plutôt qu’une image. Il recherche une atmosphère, un état des choses. Il enrichit son cinéma de l’insouciance et de la lassitude. Il emprunte à Alice son impertinence et il se propulse dans la désinvolture de Philip. Le réalisateur semble se joindre à eux, en brève adéquation, lors de brefs moments de camaraderie potache au bord d’un lac ou sur une aire d’autoroute. Ses personnages ne font plus qu’un dans l’expression de leur juvénilité. L’artiste renie la représentation et la trame scénaristique pour investir l’espace purement émotionnel. Il vit et rêve dans les villes.

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Yella Rottländer et Rüdiger Vogler dans les rôles de Alice et Philip

En bref : 

Ponctuée par une constante réflexion sur la qualité même de sa forme, Alice dans les villes explore la psyché de l’enfant et l’adulte pour nourrir la recherche d’un état d’esprit fluctuant et incertain. Un essai vaporeux et parfois insaisissable sur la poésie de la route.

Alice dans les villes est disponible en Blu-ray chez Carlotta Films, dans le coffret La Trilogie de la route qui comprend également Faux mouvement et Au fil du temps avec en bonus : 

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Nicolas Marquis

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