Grand Format : Les Hommes contre
Les Hommes contre affiche

(Uomini contro)

1970

Réalisé par : Francesco Rosi

Avec : Mark Frechette, Alain Cuny, Gian Maria Volonté

Une vie de combats

Durant toute la première moitié du XXème siècle, l’Italie vit dans un état de guerre presque permanent. Du conflit turque qui débute en 1911 à l’essor du fascisme qui teintera de sang les années 1930 et 1940, la jeunesse transalpine est sacrifiée sur les lignes de front et cohabite avec la mort. Lui-même enfant de cette ère du barbarisme, Francesco Rosi grandit pendant cette période hostile aux libres penseurs et aux indignés. Pourtant, il soigne les maux de son monde en s’ouvrant très jeune à l’art. Outre le cinéma qui le passionne dès l’enfance, il s’adonne au théâtre durant son cursus universitaire, pendant les années 1930, dans des lieux parasités par l’idéologie de Mussolini. Le futur grand maître du cinéma italien forge son regard critique sur la société qui l’environne. Il allume le flambeau d’une rébellion contre l’ordre établi qui marquera l’ensemble de sa filmographie. Sa défiance acerbe envers la guerre, et notamment sur les rapports de domination de classe qui s’y manifestent, est considérablement durcie durant les années 1940, alors qu’appelé de force à combattre sous la bannière fasciste, il déserte et profite de son isolement auprès de camarades insurgés pour débattre de l’impériale nécessité de résister face à l’autoritarisme, du modèle sociétal qui peut s’ouvrir à une Italie débarrassée de ses bourreaux, mais aussi de la réalité même des conflits.

Presque trente ans plus tard, celui qui rêvait enfant devant les écrans de cinéma est devenu un grand nom du septième art de son pays. Il est ce disciple de Luchino Visconti devenu auteur contestataire. Néanmoins, comme une blessure à jamais ouverte et alors que la population transalpine vit une période de forte tension politique, il ressuscite la douleur de sa jeunesse pour livrer une vision au vitriol de la réalité de la guerre. En ancrant l’intrigue de Les Hommes contre durant l’opposition italienne à l’envahisseur autrichien, en pleine Première Guerre mondiale, Francesco Rosi refait surgir les spectres de ceux tombés au champ d’honneur. Toutefois, il nuance profondément sa vision de l’entreprise militaire en dénonçant bien plus ardemment que l’affrontement avec l’ennemi, la nuisance de la logique de la chaîne de commandement qui opprime les plus démunis.

Comme une chronique d’une guerre qui synthétise à elle seule la réalité de tous les conflits, Francesco Rosi fait du parcours du lieutenant Sassu (Mark Frechette) un éveil à l’injustice. Jusqu’alors à l’abri des combats, le protagoniste demande à être mobilisé sur la ligne de front, mais il fait immédiatement l’expérience de la vacuité de la mission qui lui est confiée à lui et à ses camarades. En ligne de mire, une colline censée être un point stratégique essentiel, mais que les forces autrichiennes et italiennes ne cessent de s’échanger au prix de dizaines de milliers de morts. Tout autour de lui, il constate le désarroi des soldats et notamment la détresse rageuse du lieutenant Ottolenghi (Gian Maria Volonté), gradé proche de ses hommes et rebelle dans un monde de conformité à l’ordre. Sur eux tous plane l’ombre despote de Leone (Alain Cuny), un général vieillissant qui vit selon une interprétation sévère du code militaire, un véritable démon des tranchées qui renie toute considération pour la vie humaine. Il fait de ses soldats des offrandes sacrificielles aux dieux de la guerre, des entités pour lesquelles il n’a aucune empathie, des mis à mort sur les pelotons d’exécution à la plus petite infraction, des forçats d’une machine guerrière dont l’avenir funeste peut être aussi bien s’accomplir par une balle tirée par les forces autrichiennes que par un simple mot de lui.

La colline des sacrifiés

Comme une grande fresque de vie et de mort Les Hommes contre impose aux spectateurs, dans un souci de le confronter ouvertement à l’ignominie, ses grands plans de corps foudroyés en pleine course, de cadavres gisant sur les barbelés d’un but inatteignable, et de futurs martyrs ligotés sur les piquets de pelotons d’exécution. Métronome mortifère qui ponctue les scènes de désespoir dans les tranchées, la mort frappe dans toute sa froideur. Avec brio, Francesco Rosi refuse la grammaire habituelle des films de guerre héroïque. Il n’illustre presque jamais les combats par une recherche de l’action et de l’antagonisme. Ses grands travellings sur le champ de bataille des vies fauchées ne montrent que des corps qui s’écroulent, ou plus ouvertement, une floraison de cadavres abandonnés sur le terreau macabre qui sépare italiens et autrichiens. Peu importe l’affrontement, la caméra témoin vient chercher la déliquescence d’une humanité qui se meurt, une agonie plutôt qu’une opposition. Le point de vue narratif enrichit cette quête. Complètement introspective, cette chronique de l’abomination de la guerre ne quitte jamais les protagonistes transalpins, à tel point que les soldats des deux factions sont confondus dès la première scène du film. Bien qu’en pleine bataille, ils ne forment qu’une grande entité des hommes sous les ordres. L’influence de Luchino Visconti  semble présente dans la représentation des combats. Francesco Rosi rappelle à ses fidèles qu’il travailla par le passé sur Senso, lorsque dans certaines fulgurances de la bataille, une esthétique commune à la scène de guerre du mélodrame de son maître montre les soldats bientôt morts, lancés dans une course contre l’ennemi, embourbés dans une terre humide qui dévorera à terme leurs cadavres anonymes. Les Hommes contre fait néanmoins montre d’un plus grand modernisme et cherche un langage cinématographique nouveau et innovant. Deux séquences épousent un point de vue subjectif qui confronte le spectateur à un instantané de la mort. La première assimile le regard à celui Leone et montre son cheval dans ses derniers instants. La deuxième épouse le point de vue d’un soldat autrichien qui mitraille des soldats italiens incapables de répliquer. Avec style et noirceur, le long métrage contraint le public à contempler la mort, dans la peau de celui qui l’ordonne puis dans celle de ceux qui la donne. La mise en scène graphique fusionne à terme complètement les deux camps antagonistes. 

Les Hommes contre illu 2

Le champ de bataille devient un purgatoire où les soldats italiens n’attendent que de savoir s’ils mourront sous les balles ennemis ou des mains des leurs. Aussi souvent que les grandes offensives, Les Hommes contre montre les pelotons d’exécution avec une grande rigueur. À distance, comme pour englober les ignobles scènes d’exécutions dans toute leur immondice, Francesco Rosi impose ces condamnés, victimes d’avoir voulu se mutiner, d’avoir désobéi à un ordre injuste, ou simplement d’avoir quitté un abri qui menaçait de s’écrouler. Sur le poteau, ligotés, les yeux bandés, après avoir embrassé une croix pour le salut de leurs âmes condamnées implicitement à la mort depuis des jours, le point final d’une existence de souffrances physiques et morales est signifié par la détonation des fusils italiens. La mécanique diabolique de l’autorité annihile la prétention de survivre de ceux qui s’élèvent contre l’injustice. Ici tout est voué à mourir, notamment et surtout les plus nobles sentiments humains. Ainsi, la compassion de Ottolenghi et Sassu est en définitive réprimée alors que par un étrange jeu d’écriture, Leone semble quant à lui imperméable au trépas. Lorsque la fausse rumeur de son décès gagne les baraquements, les soldats trinquent à sa mort, pourtant le despote est bien vivant. Il les observe de la fenêtre, son regard vengeur plus que jamais embrasé. Plus étrangement encore, il apparaît invisible aux soldats autrichiens à deux reprises. Une première fois, il se dresse sur les tranchées sans que la moindre détonation ne se fasse entendre, avant qu’un soldat qui l’imite soit lui touché en plein cœur. Plus pertinent encore, il est le seul à pouvoir observer les lignes ennemis sans crainte depuis une meurtrière alors que par deux fois, Les Hommes contre illustre l’habilité d’un sniper ennemi à toucher la moindre cible à travers ce minuscule trou. L’incarnation de la rigueur, voire même de la violence aveugle et injustifiée, semble immortelle. Sur le théâtre qui synthétise l’esprit de toutes les guerres, l’autorité déshumanisante survit à tout, alors que les hommes simples, des nouveaux Sisyphe à l’assaut quotidien d’une colline, sont destinés à périr.

Le désordre des ordres

Toute la démarche accusatrice de Les Hommes contre consiste dès lors à montrer l’impérieuse supériorité du code militaire à l’urgence humaine immédiate, à questionner ce rapport de domination, et à dénoncer par la chair et le sang versé, l’absurdité de tout mode de fonctionnement basé sur l’oppression des hommes. Face à l’incarnation dictatoriale de la chaîne de commande que représente Leone, des hommes s’élèvent d’un râle ultime, déjà vaincus par un ennemi invincible par nature. Sous les traits d’Alain Cuny, apôtre du culte militaire, le général semble presque préfigurer les futurs gradés de l’ère du fascisme, qui mèneront l’Italie vers le barbarisme des guerres d’extension des années 1930. Pourtant le message de Les Hommes contre se veut plus profond que la simple chronique historique, c’est un cri pacifiste. L’autoritarisme d’une conformité absolue aux lois, sans considération de la réalité humaine, est un mal commun à toutes les guerres, et le péril de toutes sociétés modernes. Ainsi, et bien qu’il n’y soit fait allusion qu’à des rares moments, des évocations de la vie civile parsèment le film. Le plus souvent, c’est le passé des soldats qui est évoqué, leur vie loin de la guerre, les assimilant toujours à un prolétariat contraint d’être venu au front. Pourtant, dans la lumière des baraquements, l’immortelle figure de l’indigné Gian Maria Volonté s’érige à la lumière d’une bougie. Derrière lui ressuscite toute une carrière dédiée à la dénonciation des inégalités et à l’amour des parias. Ottolenghi prend la parole, il invective, il désespère, il se revendique socialiste et attend dans la tourmente la grande révolution qui renversera l’ordre établi jusque dans les temples du pouvoir. Sans rompre l’unité de lieu, le film quitte savamment son microcosme terreux à travers quelques simples mots relatifs à une révolte générale. Les Hommes contre parvient ainsi à faire prendre conscience aux spectateurs que le théâtre militaire n’est qu’une incarnation profondément rigoriste d’une dérive autoritaire récurrente, née de l’ascendant de quelques-uns sur le collectif. Symboliquement, c’est lorsqu’il clame que tous ses frères d’arme sont les esclaves d’une guerre qui confronte les pauvres entre eux, qu’il meurt, abattu par les tirs d’un mitrailleur aux ordres de Leone qui ne supporte pas cette rébellion. L’esprit de l’insurrection se vide de son sang dans les sillons d’un conflit qui a vu se massacrer les gens qui n’ont rien, sous la férule d’une bourgeoisie en uniforme.

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Alain Cuny et Mark Frechette dans les rôle de Leone et Sassu

L’ultime affront de ces condamnés est de rester en vie face au colonel, cette faucheuse des zones de guerre, ce diable en uniforme ivre du sang des siens s’il échoue à faire couler celui des autres. Dans deux scènes d’intérieur qui rompent avec le dédale de boue des tranchées, Leone est propulsé en juge du destin. Refusant ainsi la tranquillité même dans la peine à ceux qui sont blessés, il réfute leur narratif et les condamne à un tribunal militaire qu’on imagine aisément aussi inhumain. Plus criant encore, c’est dans le même cadre qu’il décide au terme du film de la mise à mort de l’idéaliste Sassu, coupable d’avoir perdu le contrôle d’hommes paniqués mais aussi puni pour son insubordination. Le récit s’enflamme alors, la bureaucratie anéantie les rêves de gloire qu’un quotidien délétère avait déjà malmené. Chaque mot de Leone est une prophétie macabre. Son opacité morale constante s’exprime le plus clairement dans les plans serrés de son visage que délivre Francesco Rosi. Son personnage est celui qui envahit le cadre jusqu’à ses extrémités, une force immuable contre laquelle il est vain de lutter. Lui et ses suiveurs sont une foudre qui frappe indistinctement les italiens, ne leur accordant le statut de héros que dans la mort. Tout ce qui survit sur la terre des combats est coupable de n’avoir pas rendu son dernier souffle pour le mirage d’une colline jamais menacée dans le long métrage. La déconsidération ultime de l’existence même de la vie des soldats se révèle particulièrement acerbe lorsque plusieurs fois, Leone se montre plus soucieux du matériel que des hommes qu’il consent à perdre sans émotion. Il ne reste plus que l’alcool espéré pour réconforter ceux qui vont mourir. Un maigre soulagement matériel pour anesthésier l’agonie prochaine. Dans la lumière tamisée des abris de fortune, le partage d’une bouteille est aussi un moyen de faciliter les confidences de la dernière flammèche de l’insurrection, les regrets d’un soulèvement manqué. Ils se sont un jour levés Les Hommes contre, ils ont cru pouvoir renverser l’ordre établi dans une scène de mutinerie nocturne, crépuscule pour des rebelles, mais la répression par la poudre a soufflé un vent fatal sur le brasero de leur indignation. Des grands feux visibles dans la séquence de révolte, il ne reste plus que la flamme vacillante de la bougies des baraquements.

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Alain Cuny et Gian Maria Volonté dans les rôles de Leone et Ottolenghi

La mère de toutes les guerres

En maculant la pellicule d’une boue omniprésente, Francesco Rosi ne fait pas que reconstituer les conditions de vie des soldats de la Première Guerre mondiale. Il livre plus allégoriquement un bourbier où s’enfonce l’humanité toute entière, loin du terreau des héros, et ne laisse survivre de l’enlisement que les dignitaires tyrans. La bataille de ces Hommes contre est une mise en abyme de la réalité de tous les conflits. La guerre est la négation de tout ce qui est beau, le triomphe de tout ce qui fourbe. Si le réalisateur ne questionne jamais les raisons de la bataille sur une échelle géopolitique globale, il s’attache à une réalité plus essentielle, celle des charniers et des conquêtes de pacotille au prix de milliers de morts. Ainsi s’affirme une approche concrète des conflits, proche du terrain, dans laquelle il confère la vérité aux plus frêles soldats. Eux savent le nombre de morts à venir, lorsqu’un vieux combattant les devine au premier plan de l’image, dans une des rares scènes où Leone est relégué au fond du décor. Les Hommes contre en deviendrait presque un sulfureux dialogue avec l’au-delà qui force le spectateur conscient du parcours de Francesco Rosi à s’interroger. Quelles abominations a-t-il pû voir lui-même durant la Seconde Guerre mondiale pour caresser une si grande authenticité dans cette peinture mortifère ? Quels idéaux renforcés pendant ses mois de fuite ont pû naître en lui pour que trente ans plus tard, il soit toujours sublimement animé d’une aussi grande défiance envers l’ordre, à son sens dénué d’affect? À plus d’un titre, la démonstration que livre le maestro se rapproche de celle offerte par Stanley Kubrick dans Les Sentiers de la Gloire, faisant presque passer Les Hommes contre pour son pendant italien. À treize ans d’écart, les deux auteurs sont unis par une même démarche. Tous les deux confrontent les contradictions d’un pouvoir militaire concentré en une seule hiérarchie, et ils font d’un même conflit mondial, le tombeau de l’innocence et de la vertu. L’italien semble même répondre franchement à l’américain dans l’ultime séquence, par bien des aspects semblable au dénouement du film de son pair. Francesco Rosi se démarque néanmoins de son illustre frère de peine en plaçant les gradés plus ostensiblement sur la ligne de front. À l’inverse de son prédécesseur, Les Hommes contre confond le donneur d’ordre ignoble, et le juge des condamnations fatales. L’injustice ne peut dès lors plus s’expliquer par une déconnexion de la réalité du front, mais beaucoup plus brutalement par un mépris révoltant craché à la figure des soldats. Tombés au champ d’honneur, leurs héros sont néanmoins unis dans la culpabilité d’avoir voulu rompre le joug des dictateurs en képi.

En bref : 

Formidable brûlot pacifiste, Les Hommes contre incendie le culte de la grandeur militaire pour ne laisser subsister des cendres que le souvenir des hommes morts injustement pour que les puissants assouvissent leurs fantasmes. Une œuvre révoltée.

Les Hommes contre boite

Les Hommes contreest disponible en Blu-ray chez Colored Films.

Nicolas Marquis

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