Reflet : Stella Dallas
Stella Dallas affiche

1937

Réalisé par : King Vidor

Avec : Barbara Stanwyck, Anne Shirley, John Boles

⏱️Temps de lecture de l’article : 9 minutes

En 1937, Hollywood embaume d’un envoûtant parfum de prestige. À l’écran, les icônes du septième art laissent exploser leur talent. Parmi ces étoiles, Barbara Stanwyck captive les spectateurs de son charme ravageur. Pourtant le cinéma est en pleine mutation. Le Code Hays en vigueur depuis une poignée d’années dicte ses règles rigoristes à un art désormais sous contrôle. Nudité et débauche ne peuvent plus qu’être suggérés. Le prolifique King Vidor, lui qui a déjà connu la transition du muet au parlant, se plie à la contrainte tout en jouant de la suggestivité. Son Stella Dallas est à l’image d’une époque et d’une certaine idée du cinéma américain : une œuvre qui respecte les diktats mais qui laisse poindre par moments des éruptions inattendues de la personnalité féminine volcanique de son héroïne. Remake d’un film de 1925 de Henry King, au point d’en emprunter certaines scènes les plus mémorables telles que la mise en image du dénouement final, Stella Dallas se démarque en embrassant de toute son âme le destin tragique d’une femme comme tant d’autres. Stella est entravée. Elle est prisonnière d’un mariage mort, d’une maternité qui l’a meurtri et d’une soif insatiable de luxe ostentatoire. Le film de King Vidor préfigure presque Chaînes conjugales de Joseph L. Mankiewicz qui sortira pourtant plus de dix ans plus tard. Il est habité par la même souffrance de la ménagère de classe aisée. Le réalisateur fait ainsi le même pari de s’affranchir d’un côté moralisateur exacerbé en faisant corps avec son héroïne. Il dissèque sa psyché contradictoire pour en imprégner le public. Le spectateur doit comprendre Stella. Il doit accepter cette épouse tiraillée par la souffrance d’une existence incompatible avec ses aspirations. La protagoniste a besoin d’un visage et c’est Barbara Stanwyck qui lui offre ses traits. Presque à contre-emploi, elle se défait de sa sensualité pour devenir commune, une femme ivre d’ascension sociale, mais rappelée à l’amour maternel inné et absolu.

Stella Dallas illu 4
Barbara Stanwyck dans le rôle de Stella

Future provocatrice de son propre conte de fée désenchanté, Stella vit pauvrement dans un logement ouvrier. Son dévolu se jette sur Stephen, interprété par John Boles. D’une classe petite bourgeoise, le comptable se révèle en fait être un riche héritier. Une véritable proie pour Stella qui use de tous ses charmes pour attirer son attention et jouir du mariage qu’elle convoite tant. Néanmoins, l’ambition profonde de King Vidor est d’inviter le spectateur à voir l’après. Que se passe-t-il une fois le baiser partagé et l’union partagée ? Le cinéaste investit des champs cinématographiques rarement explorés. Il défait l’idéal de la romance pour déconstruire les mythes. Il inaugure symboliquement le drame de Stella après une séquence montrant une salle de cinéma que gagne enfin la lumière après une ultime scène d’amour langoureuse. King Vidor redéfinit les frontières. Il refuse presque l’expression charnelle des sentiments. Il s’acharne constamment à la déconstruction de la persona d’une femme élevée dans le mythe du prince charmant. Il rappelle à la réalité la demoiselle désormais parvenue à son idéal. Stella s’adonne au culte de l’image. Elle pavoise. Elle provoque. Elle se livre aux oiseaux de nuit qui volent autour d’elle. Elle se confronte à son reflet, dans d’innombrables scènes où elle s’apprête devant un miroir, jamais plus fragile que quand elle s’y montre décoiffée. Elle se drape littéralement de magazines de mode et d’une presse people comme pour conjurer son mariage désastreux sur l’autel de la vie illusoire de la haute bourgeoisie. Encore vaguement désireuse d’un monde mensonger, elle constate néanmoins l’irrémédiable effondrement de ses rêves de petite fille. Elle doit devenir femme. Elle doit muer. Elle doit se contraindre. Elle doit chasser de chez elle les parasites enivrés qui s’invitent chez elle sans frapper. 

À peine adulte, elle doit se responsabiliser tandis que son appétit de la fête la tiraille au plus profond de ses entrailles. La ménagère est ainsi arrachée de son foyer par deux fois. Dans la première occurrence, elle délaisse sa maison d’enfance et King Vidor filme son départ depuis l’intérieur du logis, tandis qu’une porte se referme. Dans la deuxième répétition du processus d’exclusion, Stella n’aperçoit plus le monde familial que depuis la rue, à travers une fenêtre, derrière des barreaux qui l’emprisonnent visuellement. Stella Dallas crée une symétrie : d’abord crépuscule de l’enfance, le film se conclut sur la nuit qui se jette sur le fantôme d’une vie idyllique. Le film montre deux scènes qui évoquent chacune le départ d’un enfant vers son propre destin, distillant dans le dénouement une notion de deuil de la vie de mère de Stella. Coupable d’exubérance au point d’être moquée par une société guindée de country club, elle n’a plus que son départ à offrir à Laurel, sa fille interprétée par Anne Shirley. Les costumes de Barbara Stanwyck sont comme des déguisements. Ils débordent d’ornements lorsque la protagoniste sombre dans la tristesse la plus insondable, comme pour camoufler sa peine sous les dentelles. Son sourire ,lui, est un masque. Derrière le faciès enjoué couvent mille pleurs contenus. Ce qui vivote la nuit est aspiré à décliner à l’aube. Les rires et les danses d’antan s’y éteignent telle la flamme d’une bougie qui se meurt. Comme Stella, le partenaire des soirées endiablées Ed, joué par Alan Hale, perd tout jusqu’à vivre dans le dénuement total. Seule l’héroïne impose encore sa silhouette dans son logis, comme l’âme sœur d’une même peine du déclin. Stella Dallas jette le voile sur un mode de vie factice, condamné au désintérêt de tous, n’offrant à ses adeptes que le sacrifice comme dernière possession à abandonner.

Stella Dallas illu 2
Barbara Stanwyck dans le rôle de Stella

En restant toujours dans les normes acceptables par le code Hays de l’époque, Stella Dallas parvient à invoquer un esprit de débauche implicite autour du personnage principal. Ses virées jusqu’au petit matin contaminent sa vie de mère. D’un plan bref mais cinglant, King Vidor fait se mélanger la purée de Laurel et le cigare de Ed. Deux mondes distincts se mélangent en une bouillie répulsive. Néanmoins, Stella incarne toujours à sa façon un idéal du dévouement maternel. S’il est permis un temps de craindre que la mère prenne son enfant pour une poupée, l’extrême dévotion exprimée dans la détresse crée une relation intense. Stella se tue à la tâche. Elle néglige sa tenue pour confectionner une robe à sa fille. Elle organise un somptueux dîner, inconsciente que sa réputation fait fuir les invités. Stella ne comprend pas le microcosme social qui l’entoure, mais elle tente d’inspirer chez sa fille une soif du rêve qui l’avait habité naguère. Dichotomique, la protagoniste prend l’apparence d’une femme libre bien que chacun de ses actes soit accompli pour le bien de Laurel. Le film brille alors dans la relation symbiotique qu’il tisse entre les deux personnages. L’enfant est autant consolé qu’il réconforte lui-même. Face aux affronts injurieux d’une caste embourgeoisée, le partage d’une étreinte dans un wagon-lit devient l’union de deux peines féminines. King Vidor capture à plusieurs reprises le visage d’Anne Shirley dans des plans très serrés. La jeune actrice y apparaît ébranlée alors que son monde de fantasmes s’effondre face au regain de violence que subit sa mère. Laurel est également une femme tiraillée. Elle oscille entre la bienveillance filiale et le désir d’émancipation. L’impossibilité de concilier ses désirs et la présence d’une mère extravagante ternit ses rêves de jeune fille. Dans des montages pleins d’onirisme, Stella Dallas capture des instants de fantasmagorie, des brèves illustrations de l’essor affectif d’une jeune adulte ordinaire. Sur un autre tempo que les conversations de salon qui émaillent le film, le cinéaste propose de simples balades en vélo, des timides sourires échangés, une cohésion et un sentimentalisme. À d’autres instants, c’est par la parole que Laurel idéalise la nouvelle vie de son père. Elle convoque l’image des divinités grecques pour raconter à Stella le quotidien d’une famille étrangement parfaite, avec un léger ascendant visuel sur sa mère, montrée assise, dévouée aux tâches ménagères. La fille prend le dessus sur la mère, narrativement et esthétiquement, tandis qu’Anne Shirley occupe toute la hauteur du cadre, alors que Barbara Stanwyck apparaît plus basse.

Stella Dallas illu 3
Barbara Stanwyck et Anne Shirley dans les rôles de Stella et Laurel

Stella et Laurel sont liées par une impossible conciliation de deux pôles opposés de l’amour. Seul le sacrifice spirituel de la mère, représentée en simple spectatrice anonyme du bonheur de sa fille, délaissée sous une pluie battante, insuffle un espoir final teinté de défaitisme. Elles partagent un langage muet du cœur plus que de parole, mais seule la séparation peut garantir le futur radieux de Laurel. Le sang corrompu par la nuit se mélange à l’averse. La fracture finale démultiplie l’émotion perçue par le spectateur, rappelé au souvenir de moments de complicité passés. Dépenaillée, noyée dans un mariage qui se délite, Stella est coiffée par Laurel qui l’invite à renouer avec sa coquetterie. Elles apparaissent cette fois toutes les deux dans le miroir. Elles partagent un minuscule univers. Même au plus fort de sa quête de plaisir immédiat, l’héroïne du film consomme le même jus de fruits que son enfant. Un lien ténu est perpétuellement entretenu, avant la cassure finale. Plus que tout, Stephen est absent, dans une autre sphère de perception pour le public qui ne voit son quotidien d’homme heureux que dans des séquences expéditives, à rythme soutenu. Stella s’effondre, mais elle reste présente dans l’esprit de sa fille et presque dans toutes les scènes offertes au public. Elle se trompe, mais elle redouble d’effort après l’échec. Stella Dallas ne se nourrit pas des illusions des histoires sentimentales faciles. Le futur est auprès du père, mais l’amour véritable est dans chacun des moments plus noirs du film, lorsque Stella manifeste sa dévotion dans un ultime effort. L’enfant pleure ce qu’est devenu l’adulte, et pourtant elle l’attend toujours, dans un ultime élan du cœur.

En Bref :  

Stella Dallas fusionne l’appétit de la nuit avec la notion innée de devoir parental, pour mieux magnifier le lien maternel. Ici l’amour est différent, mais il n’en est pas moins intense et absolu.


Stella Dallas est disponible en DVD chez Warner.

Stella Dallas boite

Nicolas Marquis

Retrouvez moi sur Bluesky : @refracteurnico.bsky.social

Laisser un commentaire