The Plot Against America

2020

de: Ed BurnsDavid Simon

avec: Winona RyderAnthony BoyleZoe Kazan

Connaissez-vous Ed Burns (non, pas celui des Simpsons) et David Simon? Peut-être sans le savoir, car les showrunners sont toujours moins mis en avant qu’un réalisateur de film. Pourtant, ils avaient signé ensemble le génialissime “The Wire” qui étalait de manière très réaliste la lutte contre le trafic de drogue à Baltimore, une des villes les plus pauvres des États-Unis. Concrètement, si vous n’avez jamais abordé cette série, on vous pardonne, mais dans le même temps on vous ordonne de réparer cette erreur. Pour David Simon, le CV est encore plus long: on pense notamment à “The Deuce” qui avait un peu buzzé grâce à son casting et qui traitait de l’explosion de la pornographie dans les années 70. Enfin, on tient aussi à évoquer “Show Me A Hero”, une mini-série qu’il avait conçu, dans laquelle figurait Oscar Isaac et qui réussissait l’impossible: rendre passionnant l’urbanisation et la construction de logements sociaux dans les années 80. Sur le papier rien de transcendant, mais à l’écran une véritable tragédie maîtrisée d’un bout à l’autre.

Trêve de digressions autour de leur pédigré, aujourd’hui on parle de leur dernier projet qui vient de s’achever: “The Plot Against America”. Une mini-série qui adopte la forme d’une uchronie (ceux qui ont besoin d’un dictionnaire allez-y, on attend, nous aussi ça nous arrive). Une structure narrative toujours marrante, dont on pourrait même faire des débats rigolos en famille: et si l’humain avait des ailes? Et si les femmes avaient de la barbe? Et si un virus nous empêchait de sortir? Ou encore la préférée de mon épouse: et si tu fermais ta gueule? Sauf que patatra! On va beaucoup moins se marrer car le status quo que nous livrent Burns et Simon est légèrement moins potache: et si les américains s’étaient alliés à Hitler en 1940?

Pour nous raconter tout ça, Simon et Burns vont composer leur scénario sur deux échelles, mais toujours dans le cercle de la communauté juive. D’un côté le quotidien d’une famille typique, qui subit de plus en plus la répression et l’hostilité d’un gouvernement antisémite. D’un autre l’échelle politique, et le changement de rapport entre le nouveau président, l’aviateur Charles Lindbergh, et les représentants religieux qu’on instrumentalise.

Un postulat de base différent d’une autre uchronie au contexte presque similaire: “The Man in the High Castle”. La où cette série s’était embourbée dans des enjeux faramineux, “The Plot Against America” est bien plus modeste: aucun des personnages ne va changer le monde. Certains s’indignent à peine, d’autres se révoltent et prennent les armes, et d’autres sont utilisés comme des pions, mais aucun ne change la donne à lui tout seul. Une sobriété salutaire.

“Il a changé Macron”

Une bonne uchronie selon nous se vérifie aussi dans ce qu’on accepte: lorsque vous avez besoin d’aller checker certains faits sur Wikipédia, c’est que la série vise juste. La proximité entre Lindbergh et le régime nazi par exemple fut un réel problème dans les années 30. Si on regrette de très légers élans patriotiques par instant, l’oeuvre nous rappelle que le peuple américain était un temps très divisé autour de la question de l’entrée en guerre. Avouez que ce genre de rappel est rare et qu’on n’a pas l’habitude de voir le rêve américain aussi démonté.

Au jeu de la reconstitution historique, “The Plot Against America” s’en sort bien: un bon rythme, des ellipses savamment placées, des décors cohérents et surtout une unité de ton intelligente appuient fort bien le propos de la série. Le tout est d’ailleurs servi par des acteurs franchement convaincants, à part peut-être Winona Ryder: elle qui s’est racheté une réputation avec “Stranger Things” reste sur cette espèce de jeu à deux degrés, alternant la passivité et l’outrance surjouée. On va finir par se rappeler pourquoi elle était tombée si rapidement aux oubliettes au début du siècle. Mais elle n’entache pas le reste des personnages bien travaillés.

On pourrait même parler d’une certaine exhaustivité des caractères. Au centre, une famille de travailleurs modestes mais plein d’espoir avant le terrible changement de présidence. Alors qu’ils évaluaient leurs perspectives d’avenir, le gouvernement va les opprimer jusqu’au point d’en faire des quasi-esclaves. Mais cette famille n’est pas totalement unie: l’un des enfants par exemple, passionné d’aviation, éprouve fatalement de la sympathie pour Lindbergh dont il ne comprend pas réellement les propos. À l’inverse, un de ses oncles prend carrément les armes contre les fascistes. Et enfin, une des tantes (Winona et son air éberlué justement) soucieuse avant tout de se marier avec un bon parti s’éprend d’un rabbin bien curieux.

Ce rabbin, joué par John Turturro, il va falloir en parler bordel! Simon et Burns ont un sacré courage pour écrire ce personnage. Ils vont clairement poser leurs attributs sur la table et démerdez-vous si ça ne vous plaît pas! Complètement manipulé par le gouvernement, cet homme de foi est une excuse, une marionnette de Lindbergh pour faire admettre ses mesures les plus haineuses. Une écriture génialissime, porté par un acteur légendaire, tout simplement. Réussir à délimiter un personnage juif, d’autorité qui plus est et néfaste pour ceux qui partage sa foi pendant la Seconde Guerre mondiale, il faut le faire! Un talent tel qu’on assimile clairement que la religion n’est qu’un prétexte: cette uchronie, on pourrait la transposer à d’autres minorités et il est évident que de telles personnes existent.

Prenez donc l’Amérique d’aujourd’hui, celle de Trump, un sectaire sexiste et raciste. Il n’en est pas moins des femmes, des personnes à la peau noire ou d’origine mexicaine pour défendre l’indéfendable et ainsi légitimer les coups d’éclat les plus haineux du Président. La puissance de cette mini-série, c’est de nous rappeler constamment qu’aux USA comme dans tout autre pays, nous ne sommes jamais qu’à un seul scrutin du chaos.

8000

Spike

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