The English Game

avec: Edward HolcroftKevin Guthrie, Charlotte Hope

Sur le papier, tout semble réuni pour que la Love Story soit parfaite et pourtant, dans les faits, le football a bien du mal à s’imposer sur nos écrans. Souvent caché derrière des comédies un peu lourdes, ou du sentimentalisme facile, le sport le plus populaire au monde n’a jamais réellement percé. Pour relever le défi aujourd’hui, à travers une mini-série disponible sur Netflix, on retrouve l’équipe technique responsable de “Downton Abbey“. Pari réussi ou nouvel acte manqué? Notre réponse dans les quelques lignes suivantes.

Sans grande surprise, puisque le staff de “The English Game” était déjà à l’origine d’une série historique à la popularité impressionnante, c’est ici les origines du football qui nous intéresse. Les débuts certes, mais pas son invention: ici c’est plutôt la professionnalisation du sport qui va être mise en avant. Sous fond de guerre sociale, la nouvelle mini-série de Netflix reconstitue la rivalité historique entre une équipe de riches bourgeois, les “Etonians”, et les clubs d’ouvriers du Lancashire. Une véritable lutte des classes qui trouve donc son apogée sur les terrains verts.

Mais calmons tout de suite les ardeurs de ceux qui sont en mal de sport en cette période de disette: le football en lui-même n’est que très rarement mis en scène, et en général d’une façon légèrement convenue. Le ballon rond est avant tout un contexte pour mettre en avant des thèmes bien plus capitaux, mais aussi pour faire écho au monde sportif d’aujourd’hui.

Ainsi, la misère des classes ouvrières et le mépris des élites sont bien plus présents que le football. La série restitue avec beaucoup de raffinement les décors de l’époque: d’un côté les somptueuses demeures, éclairées par de multiples bougies, sont effroyablement rutilantes en comparaison des habitations de fortune des classes les plus pauvres. Même constat en ce qui concerne la critique du travail: d’un côté des gens aisés et oisifs, aux préoccupations souvent futiles, alors qu’en parallèle les travailleurs doivent affronter des conditions de travail éreintantes, des coupes salariales drastiques, et une précarité généralisée. 

Pour mettre encore un peu plus en opposition ces deux camps adverses, deux protagonistes principaux, chacun capitaine de leur équipe respective. Fergus Suter (Kevin Guthrie) mène celle des ouvriers, et doit composer avec les envies de révolte de ses coéquipiers. Tandis que Arthur Kinnaird (Edward Holcroft), un riche héritier, va lui affronter ses partenaires et le mépris qu’ils ont pour ces équipes de prolétaires qu’ils voient comme une menace à leur hégémonie historique. 

Ce personnage d’Arthur Kinnaird semble d’ailleurs trop gentil pour être totalement réaliste. D’une bonté exacerbée, il va embraser la cause des ouvriers bien rapidement, malgré la mainmise de ses amis fortunés sur les instances footballistiques. Un manque d’aspérité dans sa psychologie un peu gênant, mais qui s’explique aussi pour des raisons de construction. Effectivement, une bonne partie de sa partition, il la partage avec son épouse (Charlotte Hope): c’est plutôt bienvenu car en évoquant le football, évidemment réservé aux hommes à l’époque, on pouvait craindre que les dames soient laissées pour compte. Ce couple est l’occasion d’apporter beaucoup de thématiques propres aux femmes: faire le deuil de son enfant après une fausse couche, mettre en lumière les conditions d’adoption désastreuses de l’époque, ou même simplement montrer la servilité forcée des épouses. Tous ces sujets, ce sont les deux époux qui les amènent ensemble, même si c’est sous une avalanche de bons sentiments un peu anachroniques. L’aspect un peu feuilletonnant de la mini-série n’allège pas ce fardeau qu’il va falloir accepter.

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“L’époque lointaine où l’on pouvait sortir.”

Plus qu’une série sur le football, “The English Game” utilise en vérité le sport comme une métaphore des luttes sociales de l’époque. Et c’est très bien vu ! Restituer cette opposition sur le terrain apporte à la fois une tension propre à la nature du sport, mais également un moyen d’opposer sans débauche de violence. Ce qui n’exclut pas la perversité: les riches, à la fois participants et dirigeants de la FA Cup (la plus grande compétition anglaise de l’époque), vont utiliser les règles et la très libre interprétation qu’ils en font pour contenir ces équipes de gens du peuple qui les menacent de plus en plus sportivement. Les équipes ouvrières font aussi face à leur lot de problèmes liés au contexte de l’époque. Frappée par les grèves, comment continuer à jouer pour représenter une usine contre laquelle la lutte syndicale s’organise? Comment assumer pour Fergus Suter son rôle de porte-drapeau d’une ville, et les responsabilités qui vont avec? Tout cela, on l’évoque avec suffisamment de pertinence pour en redemander.

Mais le coup de génie, c’est réussir à faire écho à des problèmes liés au football, déjà présents à l’époque, et qui continuent d’exister aujourd’hui. En premier lieu, la professionnalisation du sport. Alors que la plupart de ses coéquipiers trime à des cadences infernales, Fergus Suter est fraîchement débarqué d’Écosse, payé pour jouer alors que les règles l’interdisent. Cette thématique ressurgit encore aujourd’hui, quand l’opinion publique s’indigne des salaires mirobolants des plus grandes stars actuelles. Avec beaucoup de tact, “The English Game” va apporter sa réponse: Fergus devient un emblème de sa ville, et derrière lui c’est l’union des habitants pour un rêve commun que l’on assimile. Cette ferveur populaire pour une équipe de coeur, elle n’a pas changé d’un pouce.

Cette rémunération secrète de ce personnage amène un autre dilemme toujours omniprésent: sortir de la misère par le sport. Vivant dans des conditions déplorables, l’argent qu’on lui offre pour son talent, il va l’utiliser avant tout pour sortir de sa condition précaire. A t-on vraiment changé de pratique? On en doute quand on voit le peu de perspectives offertes aux gens les plus défavorisés encore aujourd’hui. Le besoin d’avoir un talent exceptionnel, et donc par définition inaccessible à la plupart, pour sortir des ghettos, c’est une question à laquelle la société n’a toujours pas trouvé de réponse.

Par petites touches discrètes, “The English Game” va même aller plus loin: légères évocations du hooliganisme, du racisme parfois à peine contenu, des débuts du marketing et du merchandising… Toutes ces problématiques, la série se pose délicatement dessus avant de reprendre son envol. Ces thèmes aussi sont toujours omniprésents dans l’actualité sportive (et générale). De quoi regretter une fin un peu rapide et une résolution trop simpliste pour finir cette série qui méritait légèrement mieux.

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Si le confinement vous met en mal de sport, on ne vous garantit pas que “The English Game” vous fournira votre dose. Le football est ici presque un artifice malin, pour étendre son sujet à des questions plus importantes, et encore très actuelles. Si on passe outre ses élans sentimentalistes, la série est une oeuvre réfléchie et réussie.

Spike

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