Reflet : La Femme la plus riche du monde
LFLPRDM affiche

2025

Réalisé par : Thierry Klifa

Avec : Isabelle Huppert, Laurent Lafitte, Marina Foïs

Film fourni par Darkstar pour Blaq Out

⏱️Temps de lecture de l’article : 9 minutes

Véritable feuilleton judiciaire aux innombrables rebondissements qui a rythmé le début du XXIème siècle, le conflit qui opposa Françoise Bettencourt-Meyers, fille de Liliane Bettencourt alors plus grosse fortune de France, au photographe François-Marie Banier, reste pour beaucoup en mémoire. L’affaire hautement médiatisée se résume dans l’imaginaire public à une sombre histoire d’abus de faiblesse sur la personne d’une vieille femme déclinante, orchestrée par un artiste sans scrupule. Seule l’intervention devant la justice de la fille de la détentrice de l’empire L’Oréal brise finalement la dynamique toxique de cette relation. Pourtant, la vérité affective est souvent plus complexe que les apparences, et celle de la richissime cheffe d’entreprise n’a été que peu explorée dans les médias. Grâce à son film, La Femme la plus riche du monde, Thierry Klifa emprunte au langage romanesque pour investir les dilemmes moraux qui se jouaient alors. Le réalisateur se détourne de la réalité. Ses personnages n’ont pas les mêmes noms, les détails diffèrent, pourtant il multiplie régulièrement les allusions appuyées au scandale de l’époque. Le metteur en scène humanise néanmoins ses protagonistes : peu lui importe finalement les chiffres faramineux qui sont en jeu, il est à la recherche d’une matière humaine plus profonde dans un monde de l’ultra-richesse. Les apparats de la très haute bourgeoisie sont omniprésents sans être ostentatoires. Le luxe apparaît comme un état de vie déconnecté du réel, une parenthèse hors de la réalité des gens ordinaires. Isabelle Huppert devient Marianne Farrère, réminiscence à peine voilée de Liliane Bettencourt. Le récipiendaire du César du meilleur acteur pour ce rôle, Laurent Lafitte, incarne quant à lui Pierre-Alain Fantin, petit courtisan outrancier qui flatte la milliardaire autant qu’il vampirise ses richesses. Sur un ton parfois décalé, Thierry Klifa traque l’affect dans un monde du pouvoir émotionnellement hermétique. En même temps que Pierre-Alain impose une forme de fantaisie dévergondée dans ce microcosme, le réalisateur multiplie les plans serrés pour tenter de se défaire de la trop cinglante satire sociale. Il se lance en quête de visages et de regards pour éclairer les arcanes mystérieuses d’un scandale national.

André Marcon, Raphaël Personnaz et Isabelle Huppert dans les rôle de Guy, Jérôme et Marianne – © Muel Moutier

La Femme la plus riche du monde s’esquisse ainsi lentement comme une représentation d’une prédation d’abord inconsciente et larvée, avant qu’elle n’explose aux yeux de tous les proches de Marianne. Thierry Klifa caricature délicatement cette relation de chasseur et proie, faisant de Laurent Lafitte un carnassier prêt à se jeter sur une Isabelle Huppert, souvent représentée en motifs léopards. La curée est servie pour le molosse qui aggrippe et mord littéralement à plusieurs reprises le festin qu’il se fait de cette femme défaite de sa raison. Pourtant, en même temps que se construit ce rapport vénéneux, le film tisse une autre trame narrative, plus proche de la grammaire usuelle de la romance. Marianne et Pierre-Alain ont tous deux d’autres partenaires de vie, mais leur amour est clairement exprimé à l’écran. Il s’épanouit sous une forme transgressive, néfaste pour les deux amants allégoriques et finalement condamnée, mais il trouve des racines émotionnelles fortes. La femme solitaire dans une maison froide et l’homme excentrique se mêlent. Elle est pour lui une revanche sur le destin, il est pour elle une fenêtre sur un autre monde. Loin des calculs de l’entreprise familiale, Pierre-Alain fait découvrir à Marianne un univers de pulsions. Il lui ouvre ainsi les portes du monde de la nuit, et avec humour, mais il est surtout le reflet d’un autre regard porté sur elle, plus sensuel sans jamais que la relation ne soit consommée. Le film ne cesse jamais de jouer d’évocations d’un amour, notamment la confession de quelques “je t’aime” qui s’évanouissent dans le sommeil. En mettant une bague au doigt de Marianne, elle qui répugnait aux bijoux, Pierre-Alain capture définitivement son amante spirituelle. 

Isabelle Huppert et Laurent Lafitte dans les rôles de Marianne et Pierre-Alain – © Domniki Mitropoulo

Plus que tout autre chose, le photographe gratifie la milliardaire d’une considération absolue et d’un regard neuf sur elle. Il la regarde attentivement et il entend la remodeler. De simples remarques vestimentaires évoluent en reconstruction totale de la bulle sociale de Marianne. Il la façonne insidieusement à l’image qu’il souhaite d’elle, jusqu’à provoquer chez elle une sorte de trouble dans sa personnalité. Dans la brume de l’esprit, la conquise se montre incohérente, écartelée entre ce qu’elle a toujours été et les désirs de Pierre-Alain. Alors qu’elle pensait découvrir un autre univers, la femme d’affaire voit finalement son regard devenir progressivement étriqué, jusqu’à ne plus voir ses proches autour d’elle, même dans le deuil de son époux disparu. Les yeux d’Isabelle Huppert se voilent derrière des lunettes de soleil et seul Pierre-Alain semble encore l’éblouir. Le courtisan au talent médiocre savoure sa rétribution face à un destin qu’il estime injuste. Il contamine les liens affectifs de ses saillies verbales, il infecte sa cible jusqu’à sombrer dans la coercition. Néanmoins, La Femme la plus riche du monde illustre par là même son plus intriguant acte de bravoure. Pierre-Alain est néfaste mais il n’est pas diabolique. Il est manipulateur mais avant tout aveuglé par une relation qu’il qualifie comme absolue. C’est malgré lui que le petit pique-assiette devient Machiavel, englué dans la dépendance à la richesse. Un homme perdu dans les ténèbres et qui se rit de son malheur passé. Il rassasie sa faim à la corne d’abondance que représente la fortune de Marianne. Ainsi leur tendre amitié prend des airs d’élan émancipateur pour les deux protagonistes, défaits de leurs cages sociales avant que dans un repli tyrannique, le photographe n’impose une autre cage à sa promise. L’obsession de l’apparence et du gain qui habite Pierre-Alain, affligé de sa superficialité comme carapace, contraint Marianne à souffrir et à se montrer recluse. Seul le dénouement montre à nouveau la milliardaire au grand air, baignée dans le soleil de sa fenêtre, débarrassée de son nocif partenaire. Libre mais désormais presque seule.

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Isabelle Huppert et Laurent Lafitte dans les rôles de Marianne et Pierre-Alain

Pierre-Alain est décrit comme une sangsue par Frédérique, la fille de Marianne vouée à se révolter, jouée par Marina Foïs. Enivré par le luxe, il reçoit en réalité plus qu’il ne réclame. Son obscénité verbale trouve écho dans l’odieuse impunité totale dont jouissent les Farrère. Le bouffon de la reine peut tout s’autoriser puisque les régents du capitalisme sont capables de tout. Ainsi, les symboles de la royauté sont réemployés plusieurs fois dans La Femme la plus riche du monde et le photographe qualifie Marianne de Majesté. La lignée infecte a gangrené tous les recoins sombres de l’histoire pour s’assurer une fortune héritée. L’image des patriarches ornent encore les murs, trônant au-dessus de la milliardaire lors des conseils d’administration. Frondeur, Thierry Klifa entend déconstruire les figures des puissants et les pousser hors de leur piédestal. Le passé antisémite de Guy, l’époux de Marianne interprété par André Marcon, est certes issu du véritable paysage familial des Bettencourt, mais le cinéaste se réapproprie cet aspect pour confronter une génération ténébreuse à une nouvelle vague curieuse des autres cultures. Ils sont ouverts sur le monde dans une spiritualité religieuse affirmée, opposés à l’éclosion futile de Marianne. Frédérique est un parangon de justice maudit, obligé de faire souffrir sa mère pour la préserver, condamnée à prophétiser à son fils qu’il faudra se méfier de tout le monde, même d’elle-même. Un million d’euros se transmet lors d’une fête de famille dans une simple enveloppe, alors que derrière ce don se cache le test final pour évaluer les capacités du dernier né de la famille Farrère. De père en fils, de mère en fille, le vice sera transmis à terme. Pierre-Alain en serait presque Robin des Bois détrousseur d’une dynastie corrompue et corruptrice, mais impossible de souscrire à ses larcins tant il apparaît comme un produit nauséabond de cet entre-soi bourgeois. Il est humain, consistant, mais il ne sera jamais plus qu’une verrue sur le corps déjà malade de l’ultra-richesse. Il est par extension organique, la verbalisation du dédain mondain.

Isabelle Huppert dans le rôle de Marianne – © Manuel Moutier

Si le corps familial est souillé, les couples secondaires du film rentrent tout de même en collision avec la représentation faite de l’emprise de Pierre-Alain sur Marianne. Quitte à dynamiter le cercle des Farrère, les élans de justice viennent de ceux qui ont une prise concrète sur la réalité. Frédérique assigne Pierre-Alain en justice, contraint Marianne à le défendre, mais elle le fait au nom d’idéaux et de l’amour filial. Plus intéressant encore apparaît Jérôme, le majordome de la résidence Farrère, incarné par Raphaël Personnaz. En jouant du contraste issu du statut de prolétaire du personnage, opposé à la richesse décadente de la famille qu’il sert, La Femme la plus riche du monde lui accorde une autre forme de noblesse. Pierre-Alain peut s’infiltrer partout, l’intimité absolue est davantage confiée à Jérôme, dévoué au secours physique des deux époux Farrère et témoin des plus douloureux secrets. L’apparence appartient au photographe, la substance profonde des sentiments est offerte à l’employé de maison. Ainsi, Pierre-Alain s’adresse face caméra au spectateur, dans une reproduction de l’esthétique des plateaux de télévision qui crée une distance formelle avec le récit. Toutefois, ces séquences servent aussi de lieu de verbalisation sincère des non-dits. L’artiste clame que son amitié avec Marianne a une couleur : le bleu. Dans la scène suivante, Jérôme, seul personnage du film à s’autoriser le tutoiement ponctuel, intime à Guy de mettre une cravate rouge. Le contraste entre les deux intimes des Farrère est achevé, et la violence larvée finit par exploser en confrontation. Le profiteur se soumet au bienfaiteur. Ils sont aussi spectateurs du déclin de ce vieux monde agonisant. Lentement les figures du présent rejoignent celle du passé dans la mort, doucement Marianne s’achemine vers le trépas. La Femme la plus riche du monde est davantage qu’une satire, c’est un requiem.

En bref : 

La Femme la plus riche du monde pose un regard empathique différent sur une histoire connue d’emprise et de captation de richesse. Le film peut allègrement se reposer sur le talent éclatant de ses deux acteurs principaux.

La Femme la plus riche du monde est disponible en DVD, Blu-ray et Blu-ray 4K Ultra HD chez Blaq Out, avec en bonus : 

• Entretien avec Thierry Klifa (36 min)

• Entretien avec Isabelle Huppert (10 min)

• Entretien avec Marina Foïs (20 min)

• Entretien avec Raphaël Personnaz (22 min)

• DVD exclusif édition spéciale Fnac : Masterclass avec Thierry Klifa (1H26)

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Nicolas Marquis

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