Le Problème à trois corps
Le problème à trois corps couverture

(三体)

2008

Écrit par: Liu Cixin

Livre obtenu par nos propres moyens

Véritable apôtre de la littérature moderne chinoise, Liu Cixin a marqué son art d’une empreinte indélébile. Saluée presque unanimement par la critique internationale, son œuvre figure au panthéon de la science-fiction. Pourtant rien ne destinait l’homme à une carrière d’auteur: après un cursus universitaire relatif à la conservation de l’énergie, Liu Cixin est employé plusieurs années durant dans une sobre centrale électrique du nord-est de son pays. Cependant, son âme vagabonde et rêveuse aspire à s’affranchir des murs austères de son lieu de travail, et déjà sa plume gratte le papier vers les mondes de l’imaginaire. En quelques nouvelles et romans, l’écrivain se fait un nom, mais l’explosion médiatique vient en 2008: fort du succès de ses précédents récits, Liu Cixin pose la première pierre d’une trilogie qui allait le propulser sur le devant de la scène mondiale avec Le Problème à trois corps. D’abord confiné à une publication uniquement en Chine durant plus de 5 ans, son livre finit par traverser les frontières, et glane sur son passage d’innombrables récompenses, en tête desquels le prix Hugo en 2015. Plus fort encore, et alors que les relations entre la Chine et les USA sont historiquement  tendues, Barack Obama lui-même loue publiquement la qualité du Problème à trois corps. Il se murmure même qu’au terme de son mandat, l’ancien président américain aurait souhaité recevoir en avance la conclusion de la trilogie. 

De quoi conduire Liu Cixin vers le chemin usuel de l’adaptation télévisée, souvent emprunté par les grandes œuvres de science-fiction. Netflix fait l’acquisition des droits du roman, mais le projet semble au point mort depuis de nombreux mois désormais. Et pour cause: aussi captivant soit Liu Cixin, il n’en reste pas moins un homme très controversé, voire profondément détestable dans de nombreuses prises de position. Outre sa proximité glaçante avec le régime chinois, ses déclarations révoltantes cautionnant l’oppression des ouïghours ne peuvent que provoquer l’indignation. Au moment de se pencher sur le premier opus de sa trilogie, il convient donc de dénoncer ardemment les égarements dangereux d’un être à la moralité révulsante. Bien que rien dans Le Problème à trois corps ne laisse transparaître ses idées, et alors que le livre sait parfois se montrer critique envers le pouvoir en place, le silence n’est pas de mise.

Le Problème à trois corps s’ouvre cependant sur les blessures profondes des horreurs du XXème siècle. En pleine révolution culturelle, Ye Wenjie assiste impuissante à la mort de son père, scientifique convaincu, accusé d’employer des méthodes à l’opposé de la doctrine communiste,  et refusant de plier devant le tribunal populaire. Expédiée dans un camp de travail en pleine forêt, la jeune adulte découvre l’existence d’un centre de recherche secret voisin, Côte Rouge, ayant pour mission de rentrer en contact avec des formes de vies extraterrestres, et finit par y être admise. Mais l’histoire du  Problème à trois corps se déroule également au présent, alors qu’à l’entame des années 2000, une vague de suicides gagne la communauté scientifique. Les gouvernements mondiaux se mobilisent pour lever le voile sur le mystère, et le pouvoir chinois fait de Wang Miao, un spécialiste des nanotechnologies, leur taupe. Sa mission consiste à infiltrer un groupe de fanatique, convaincue que la science doit cesser tout progrès avant l’arrivée prochaine d’être venus d’ailleurs, les trisolariens, pour garantir leur domination. Pour les approcher, Wang Miao s’adonne à un curieux jeu vidéo qui les unit, Les Trois Corps. Toutefois, son investigation est perturbée par une succession de phénomènes paranormaux que le chercheur ne peut expliquer.

En proposant une histoire à tiroir, aux ramifications multiples, et au chemin narratif tortueux, Le Problème à trois corps entend perdre volontairement son lecteur. Le roman n’a assurément rien d’un voyage facile, et la difficulté d’approche est le prix que Liu Cixin fait payer pour découvrir un récit riche. Le sentiment de confusion est même accru devant l’avalanche de termes scientifiques, extrêmement poussés et fruits de recherches intenses, auxquels le livre nous confronte. Passer une centaine de pages, une forme de deuil d’une compréhension exhaustive s’invite même chez quiconque n’est pas versé dans le domaine des sciences fondamentales. Pourtant, cette rigidité intrinsèque au Problème à trois corps semble bel et bien voulue: à plusieurs reprises, Liu Cixin dénonce le paradoxe propre aux sociétés modernes, qui sont esclaves de technologie qu’elles ne comprennent que partiellement. L’homme est devenu une unité prisonnière de l’élan collectif, dans une folle course au progrès. Ainsi, alors qu’il s’adonne au jeu des Trois Corps, Wang Miao se retrouve témoin d’une civilisation qui construit un ordinateur complexe, uniquement à base d’interactions humaines. Chaque composant de la machine est remplacé par un être à la mission différente. Un seul personnage du roman évolue à contre courant, le détective Shi Qiang, dont la force vient paradoxalement de ses capacités de réflexion restreintes. Lui seul semble en phase avec un essentiel que les protagonistes les plus instruits ont perdu de vue.

Liu Cixin

En faisant de la communication avec des formes de vie extraterrestres l’enjeu majeur du récit, Le Problème à trois corps souligne par là même, explicitement, l’impossibilité pour l’être humain de se représenter des intelligences venues d’ailleurs. Puisque l’imagination ne suffit pas à concevoir l’inconnu, Liu Cixin renonce complètement à le faire. Une fois de plus, c’est l’interface du jeu des Trois Corps qui sert de trait d’union, alors qu’à chaque nouvelle partie, une civilisation virtuelle naît et tente de survivre par le biais de la technologie à des apocalypses récurrentes. Pour nous faire comprendre les dilemmes propres au monde extraterrestre, le passage par une interface qui sert de passerelle entre les deux univers est indispensable. Liu Cixin y marie aussi bien des éléments propres à l’architecture des trisolariens que des figures emblématiques de l’Histoire humaine. À chaque nouvelle partie, la science se heurte toutefois à l’obscurantisme et au pouvoir en place, comme une implacable fatalité propre à toutes les formes de vie.

De quoi faire parfaitement écho à la trajectoire de Ye Wenjie sur laquelle Liu Cixin ouvre son ouvrage. Au cœur des années 1960, le pouvoir dirigé par Mao Zedong entame une vaste opération de nettoyage idéologique des élites intellectuelles, lors de ce que l’on nomme la révolution culturelle. Scientifiques, intellectuels, libres penseurs… Tous ceux dont la moralité contrarie la marche en avant du communisme chinois se voient relégués au ban de la société, dans un torrent incessant de drames humains. La simple affirmation du sens de rotation d’un électron autour d’un atome, même prouvée par l’expérience scientifique, peut conduire à être qualifié de contre-révolutionnaire. Le Problème à trois corps, dans un bref passage, étale même une succession de mesures parfaitement idiotes prises par le gouvernement de l’époque, à l’instar de l’inversion des couleurs des feux de signalisation, pour que le rouge soit synonyme de marche en avant. L’insidieuse ingérence politique dans toutes les strates de la recherche scientifique, et de la société, renvoie invariablement l’image d’une oppression créatrice de martyr: Ye Wenjie, à l’évidence; son père dans une scène évoquant le procès de Galilée; mais de manière plus curieuse, les bourreaux sont aussi sacrifiés, comme les 4 gardes rouges qui avaient tenu le tribunal populaire, et qui finissent estropiées et abandonnées par le régime. Le totalitarisme des années Mao gangrène toute la Chine.

Le présent n’offre cependant pas d’horizon plus reluisant. Pire, les drames de notre époque semblent hériter des erreurs des anciens. Ye Wenjie est consciente, dès les années 1960, du péril écologique qui guette la planète, et s’en insurge avant d’être lourdement réprimandée: son travail initial de déboisement des alentours de Côte Rouge la trouble profondément, et sa détresse ne trouvera de réponse que des décennies plus tard. Plus implicitement, Le Problème à trois corps expose une autre pollution, visuelle cette fois, comme une entrave à l’observation scientifique, au moment où Wang Miao veut observer le fond diffus cosmique, mais qu’il doit chausser des lunettes spéciales pour occulter la lumière de la ville. Mais plus que tout, ce sont les apocalypses incessantes de Trisolaris, vécues à travers le jeu des Trois Corps, qui apportent leur lot d’alarmisme. Bien que fruit de la mécanique des astres avoisinant, l’embrasement régulier de cette planète ne manque pas d’évoquer le réchauffement climatique terrien.

La science est donc contrariée par une logique humaine qui ne répond qu’à de basses pulsions. L’idéal d’un progrès qui serait bénéfique à tous est volé par une poignée de personnes, détentrices du pouvoir. Le simple fait que Le Problème à trois corps prenne l’allure d’un polar, et que Wang Miao enquête sur une succession de meurtres, suffisent à paver de sang le chemin de l’évolution. Le repli sur soi devient alors une constante du récit, que porte avant tout les adorateurs des trisolariens, prêt à plonger volontairement dans la servitude. Certains entendent les accueillir comme des dieux, d’autres en être les esclaves, tandis qu’une ultime faction souhaite une forme d’osmose, mais se voit balayée par le récit. La logique du pire l’emporte presque perpétuellement, et il ne suffit que de quelques tours de passe-passe habiles pour que l’homme arrête d’observer et se contente d’être subjugué. 

Toutefois, dès le début de son œuvre, Liu Cixin décrit un autre courant de pensée, tout aussi peu honorable. L’armée qui investit Wang Miao de sa mission épouse une logique belligérante, qui ne cessera jamais de connaître une tragique escalade. Ce qui commence par de l’espionnage est suivi par un meurtre, puis par un véritable massacre, avant de culminer à la toute fin du récit en une préparation pour une guerre totale à venir. Peut-être malgré lui, Le Problème à trois corps témoigne de l’incapacité profonde de l’homme à affronter l’inconnu, et à trouver un juste équilibre. Les rapports de force sont défaillants, le savoir contrarié et contraint par les armes, sans que la moindre lueur d’espoir n’apparaisse à l’horizon. Lorsque dans les ultimes pages, Liu Cixin assimile l’être humain à de la vermine, le portrait désenchanté est parachevé.

Le Problème à trois corps cache derrière sa complexité une vision désabusée de l’être humain, et des élites qui le gouverne. La science y est instrumentalisée, et l’évolution contrariée par l’obscurantisme.


Le Problème à trois corps est disponible chez Actes sud et en Livre de Poche.

Spike

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