Le jeu de la dame

(The Queen’s Gambit)

2020

de: Scott FrankAllan Scott

avec: Anya Taylor-JoyChloe PirrieBill Camp

C’est vrai que dit comme ça, sur le papier, une série télévisée sur le monde des échecs ne suscitait que peu d’intérêt. Attention, on ne dit absolument pas que le damier noir et blanc nous désintéresse, au contraire, les Réfracteurs restent des joueurs de toute sorte, mais il nous semblait que la grammaire propre au jeu de plateau ne pouvait que mal s’adapter à l’écran. Quand en plus on a découvert que la série était produite par Netflix, on a pensé qu’une fois de plus, la hype était démesurée et que la firme américaine avait encore réussi son coup marketing. Mais voilà, que voulez-vous, on est curieux de nature et on veut toujours voir par nous-mêmes, et surprise! À peu près toutes les qualités mises en avant ces derniers jours concernant l’oeuvre se confirment à l’écran. “Le jeu de la dame” est une réussite totale qui nous a mis “échec et mat”.

Son histoire, c’est celle de Beth Harmon (Anya Taylor-Joy), une jeune orpheline qui va se découvrir un don inné pour les échecs en affrontant le concierge de son orphelinat. Rapidement, la prodige va naviguer de tournoi en tournoi, repoussant toujours les limites de son succès, mais dans l’ombre, elle va aussi lutter contre ses démons: son caractère solitaire, son absence de modèle familial clair et ses addictions aux drogues et spiritueux. Au bord de la folie, elle tente de trouver un équilibre.

La plus grande prouesse du “Jeu de la dame”, c’est sans doute justement la façon dont les créateurs ont réussi à restituer toutes les facettes des échecs et à les détourner pour en faire un axe narratif. Inutile de comprendre toutes les subtilités du jeu pour apprécier la série, l’essentiel n’est pas vraiment là et le plus souvent on se noie (à dessein) dans les descriptions des parties. Toute la richesse de l’oeuvre réside dans la mise en scène des affrontements qui prennent des couleurs différentes à chaque fois: parfois le drame quand Beth perd ses moyens, la comédie quand elle humilie ses adversaires et même une forme de sensualité lorsqu’elle affronte un rival duquel elle se sent proche. Un angle d’attaque diablement prenant.

En subtilité, la série va également se placer chronologiquement à une époque (les années 60) où les USA sont en pleine mutation. Les femmes s’affirment, les consciences se confrontent et la guerre froide est à son paroxysme (et forcément, quand il est question d’échecs, on va rapidement évoquer l’U.R.S.S.). Mais jamais “Le jeu de la dame” ne semble ni en faire trop, ni grossir un peu vulgairement son propos. Bien au contraire, si on caresse subtilement toutes ces questions, on voit aussi de la part des Showrunners la volonté de rester à une échelle intime, proche de Beth.

« La dame et le damier. »

Alors où est l’essentiel dans la série? Dans l’histoire fracassante de ce personnage principal en proie à ses travers les plus destructeurs. Beth Harmon a tout de l’héroïne typique mais ici insérée dans un cadre nouveau. Elle lutte, se trompe, tombe et se relève, cherchant au plus profond d’elle la force de continuer à s’affirmer, à se construire sa propre identité pour ne pas devenir barjot. “Le jeu de la dame” est une épopée presque au sens littéral.

Tout ce périple est porté avec une grande classe par Anya Taylor-Joy qui survole sa partition avec une maîtrise totale. L’actrice qui étincelait déjà dans “The Witch” est ensorcelante (sic), magnétique, toujours sur un fil mais en parfait équilibre. Elle est corps et âme Beth Harmon, de ses souliers brillants aux courbes rousses de ses cheveux. Elle porte sur ses épaules tout le poids du récit et le transcende par chacune de ses attitudes. De quoi tomber amoureux de son personnage.

Autour d’elle, le travail de reconstitution se fait minutieux. Tout l’esprit des 60’s est ressuscité dans la série et on est assez proche de l’expertise dont pouvait faire preuve un “Mad Men” à son époque (un des plus beaux compliments qui puisse sortir de notre bouche). Mais cohérence ne veut pas dire manque de style: dans certains motifs, certaines couleurs, certaines tenues, “Le jeu de la dame” affirme une patte bien particulière qui hypnotise le spectateur. Une douce fantaisie catalysée par exemple dans les scènes où Beth imagine des pièces d’échecs géantes au plafond lorsqu’elle s’allonge. Alors que la dame se déplace en hauteur, l’ombre de sa couronne se superpose au visage de Anya Taylor-Joy: sublime.

Cette identité est appuyée par une volonté de nous faire vivre le destin de Beth à vive allure. On traverse les années sur un train d’enfer, enchaînant des tournois où le montage se fait démentiellement virtuose. On retrouve là une grammaire assez connue, notamment pour la plupart des oeuvres qui touchent au sport, mais en offrant un domaine nouveau, les créateurs renouvellent ce diktat et lui insuffle une originalité indéniable.

Tout aussi maîtrisé est le domaine sonore. On pourrait par exemple évoquer le bruit sourd et lourd que font parfois les pièces du plateau mais on retient surtout la musique: celle composée pour la série par Carlos Rafael Rivera et qui offre une béquille narrative tout à fait délicieuse, académique mais totalement à propos, mais aussi le choix de chansons de l’époque qui ponctuent chaque épisode: du swing des yé-yé aux ballades romantiques, de la musique classique au début du rock psychédélique, on en prend plein les oreilles et on en redemande.


C’est le phénomène du moment et pour une fois, on se joint à toutes les éloges faites à la série. “Le jeu de la dame” est une oeuvre complète et magnifiquement orchestrée qui laissera un souvenir ému dans nos petits coeurs de Réfracteurs pourtant de pierre ordinairement.

Spike

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