La Panthère des neiges
La Panthère des neiges affiche

2021

Réalisé par: Marie Amiguet

Avec: Vincent Munier, Sylvain Tesson

Film vu par nos propres moyens

Dans un monde où la destruction de notre écosystème est presque devenue une abominable fatalité, quelques hommes se dressent face à la logique de la dévastation. Héros discrets dans un monde en perdition, ces êtres ne reculent devant aucun sacrifice personnel pour tenter de tracer une autre voie, celle de l’équilibre. À seulement 42 ans, le photographe Vincent Munier est de cette trempe: ce spécialiste du cliché animalier dédie sa vie à la nature, et y vit dans une certaine harmonie, camouflé durant de longues périodes, pour obtenir les plus belles images de la faune sauvage qui se dérobe à nos yeux. Depuis 2002, il parcourt la planète et les quelques paysages que l’homme n’a pas encore souillés, pour capturer les plus somptueuses représentations du loup arctique, de l’ours brun, ou encore du yak sauvage. Sylvain Tesson n’est pas autant immergé dans le monde animal, mais sa conscience humaniste et sa sensibilité écologique ne font aucun doute. Bien qu’il soit membre du conseil d’administration d’un grand fabricant de montres, il consacre aussi une grande partie de son emploi du temps à La Guilde Européenne du Raid, une ONG qui lutte, à l’échelle internationale, aux côtés des populations confrontées à la précarité. De la réunion de ces deux hommes de cœur naît un long métrage: La Panthère des neiges, sorti en 2021 et présenté la même année au festival de Cannes.

Sous le regard discret de Marie Amiguet, les deux camarades s’immergent dans une nature où ne vivent que quelques nomades, afin de traquer la mystérieuse panthère des neiges, un animal particulièrement compliqué à observer. Armés de leurs appareils photos et de leurs jumelles, ils parcourent les massifs rocheux du Tibet avec pour seul objectif d’apercevoir, même subrepticement, le majestueux félin, tout en respectant la sauvegarde de son habitat naturel. Durant des jours entiers, ils patientent, immobiles, entretenant un espoir précaire.

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En parfaite communion avec le décor qu’il restitue, La Panthère des neiges s’impose avant toute chose comme un pur choc formel. La majesté d’une nature sauvage caresse chaque recoin de l’image, séduit le spectateur devant un empire de roche et de neige d’où surgissent les animaux aux mouvements les plus hypnotisants. Comme un symbole de cette symbiose entre faune et flore, Marie Amiguet s’amuse par moment à laisser trainer son regard sur un paysage d’apparence anodine, avant qu’on ne distingue, après plusieurs secondes d’observation, une bête à l’impeccable camouflage, fruit de plusieurs millions d’années d’évolution. La Panthère des neiges n’hésite par ailleurs pas à varier les techniques propices à restituer la splendeur naturelle: par moment, c’est l’attente avant qu’un ours apparaisse qui émeut; à d’autres instants, ce sont les photographies de Vincent Munier, montrant un yak foulant sauvagement le sol, qui émerveillent; dans d’autres séquences, le silence des landes tibétaines est recouvert par l’envoûtante musique de Nick Cave et Warren Ellis. La Panthère des neiges n’a assurément rien du documentaire animalier commun et réfléchit perpétuellement sa forme pour devenir un pur objet de cinéma.

Au cœur du long métrage se dessine au fil des minutes une volonté de renouer avec un essentiel, de revenir vers un équilibre avec la nature dont l’homme est désormais exclu. Les mots savoureusement choisis de Sylvain Tesson, omniprésents en voix off, s’assemblent dans une douce poésie, une ode à l’environnement intact de toutes traces humaines. Les deux compères auront beau se préparer savamment, et faire preuve du plus grand respect, La Panthère des neiges ne manque pas de souligner l’incongruité de leur venue dans un territoire où “dialoguent les animaux et les dieux”. Si le film ne fera jamais de retour vers l’enfer des villes polluées et vers la démence de l’humain, il les évoque implicitement. À l’évidence, se plonger dans l’aridité des montagnes tibétaines est synonyme de souffrance physique face aux conditions extrêmes, mais l’œuvre impose la fracture entre la nature et nous comme encore plus douloureuse.

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Pour autant, la civilisation n’est pas complètement absente de l’odyssée. Durant de courtes séquences, La Panthère des neiges confronte Vincent Munier et Sylvain Tesson aux nomades qui peuplent ces terres. Ironiquement, alors qu’ils se tapissent dans l’ombre pour échapper au regard des animaux, les deux hommes sont facilement découverts par un groupe d’enfants. En résulte une scène légère, où la chaleur du cœur de ces aventuriers s’exprime ostensiblement. Quelle vérité profonde ont-ils trouvé en pleine zone sauvage pour que leur bienveillance et leur amour de l’autre en sortent aussi décuplées ? Peut-être ont-ils tout simplement conscience qu’ils sont des intrus ici, alors que les tibétains caressent une osmose plus respectueuse de l’environnement. Sylvain Tesson rapporte par ailleurs que ces montagnes sont un lieu de retraite des moines locaux, et que ceux qui y vivent durant des mois sont vénérés par leurs prochains.

Toutefois, plus vivement que toute autre notion, c’est la valeur de l’attente et du sacrifice de son temps qui est au centre de l’épopée. La panthère des neiges évoquée par le titre n’est jamais promise aux deux intrépides. Bien au contraire, le duo doute et désespère parfois. Ils savent pertinemment que la bête est là, qu’elle les observe, mais qu’elle ne se découvrira pas facilement. Pour émuler cette lassitude, La Panthère des neiges laisse courir l’échéance durant la quasi-totalité du film. Pourtant, après un laps de temps où l’attente est une épreuve, le long métrage finit par l’assimiler à une forme de méditation avec la terre. En laissant courir son âme sur ce territoire vierge de tout humain, les deux hommes finissent par acquérir une ouverture d’esprit inouïe. La panthère a beau se cacher, mille autres beautés se révèlent à leurs esprits vagabonds.

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C’est ainsi que sans céder à des élans moralisateurs, La Panthère des neiges réussit à délivrer un message universel de préservation de la planète. Si un bref panneau ne manque pas de souligner que le tournage s’est fait dans le plus grand respect de la faune, et dédie le film aux animaux, la volonté profonde du long métrage a déjà été communiquée implicitement auparavant, et cette ultime insertion ne fait que mettre un point final à la thèse de l’œuvre. Parce qu’il s’est émerveillé, ébahi, troublé, devant la majesté des visuels, le public prend conscience d’une vérité qui le transcende. La place de l’homme sur le globe est démesurée, son influence néfaste pour les espèces qui l’entourent. Un retour vers un autre niveau de pensée, une considération plus accrue de la diversité animale n’est pas juste souhaitable, elle est indispensable. La Panthère des neiges réussit le pari fou d’inviter au combat par la douceur, et en devient subtilement vindicatif.

Au-delà du choc esthétique absolu, La Panthère des neiges remet l’humain à sa juste place. Celle d’un animal comme les autres, qui doit renouer avec l’écosystème. La diversité foisonnante d’un monde à la richesse émerveillante ne peut que séduire.

La Panthère des neiges est disponible chez Paprika, dans une édition qui comprend:

  • Bande-annonce
  • Scènes inédites
  • Clip

Spike

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