Extremity
Exxtremity couverture

Scénario : Daniel Warren Johnson

Dessin : Daniel Warren Johnson

Livre obtenu par nos propres moyens

Critique initialement proposée sur le site de nos amis de chez James et Faye, sur lequel vous pouvez retrouver podcasts et articles centrés autour de la Pop Culture.

D’où puise-t-on l’énergie créatrice? Au moment de gratter le papier pour la première fois, quelle est l’origine de cette muse qui vient susurrer quelques mots d’inspiration à l’oreille d’un dessinateur ou d’un scénariste de comics? Pour Daniel Warren Johnson, qui endosse les deux casquettes à la fois dans son Extremity, il semblerait que cette manifestation de l’imaginaire soit le fruit à la fois d’une observation acerbe du monde qui nous entoure avec ses sociétés parfois à la dérive et ses hommes perdus au milieu du chaos, mais également d’une étincelle plus personnelle, quelque chose de bien plus inscrit dans sa chair. Dès la préface du premier numéro de son œuvre, l’auteur n’hésite pas à nous le clamer haut et fort: Extremity sera l’expression de son talent brut, mêlé aux aspirations et aux angoisses qui font de Daniel Warren Johnson ce qu’il est au plus profond de lui.

Un monde à l’agonie

C’est dans son héroïne Théa que Daniel Warren Johnson va se projeter pour nous emporter à travers son domaine de tous les possibles. Alors qu’une guerre cataclysmique a ravagé la surface du monde dépeint dans Extremity, des îlots de terre isolés se sont soulevés dans les cieux pour former les derniers refuges de l’humanité. Regroupés en clans en perpétuels conflits pour des raisons parfois initialement obscures, ces êtres ne semblent plus définis que par une rhétorique guerrière. Parmi ces tribus se trouvent les Roto, menés par leur imposant “Abba” dont Théa est la fille. Une jeune femme mue par son talent pour le dessin, jusqu’au jour où les Paznina débarquent pour semer la destruction sur le domaine des Roto. Des barbares qui vont amputer notre protagoniste principale de sa main droite, la privant de son art, et assassinant devant ses yeux et ceux de son frère leur propre mère. Désormais, le peuple de Théa n’a plus qu’une obsession: la vengeance.

Pour s’immerger parfaitement dans l’âme de Daniel Warren Johnson, il faut probablement commencer par s’imprégner de sa patte graphique. La science du rythme scénaristique qu’affiche l’auteur est complètement fondue dans son dessin, à travers une certaine symbiose. Extremity nous propose un travail profondément viscéral: le sang par exemple est une constante de l’oeuvre, ponctuée par de nombreux affrontements, la mutilation et la torture également qui viennent faire ressortir des sentiments particulièrement vifs chez le lecteur.

 Mais au-delà de ce constat un peu facile, la sauvagerie du comics s’éprouve aussi à travers le travail graphique autour des personnages. Le “Abba” des Roto par exemple semble presque animal, affichant une envergure démesurée, tandis que la reine des Paznina est coiffée par instants d’un casque à tête de bouc. Claquement des lames en acier, explosions titanesques dans un joli jeu visuel d’onomatopées, déformation de la terre: Daniel Warren Johnson fait aussi résonner et se tordre son monde au rythme des combats. Un univers qui s’avère diablement attachant dans son mélange de science-fiction, et d’imagerie plus médiévale. On s’affronte principalement au glaive ou à la hache dans Extremity, et pourtant des vaisseaux célestes sillonnent le ciel. Lorsque l’embarcation des Roto est utilisée comme un bélier aérien pour pulvériser des structures de pierres, on saisit parfaitement la folie du cocktail de deux saveurs que nous offre le créateur.

La destinée toute tracée

Le cadre est posé et propice à l’exploration de thématiques profondes et nombreuses, mais au centre de celles-ci va venir régner une réflexion de fond sur ce qui fait l’artiste. En nous proposant une héroïne qui crée pour exister, on est obligé de voir un parallèle fort entre Théa et Daniel Warren Johnson lui-même. L’auteur ne s’en cache même pas et indique même au lecteur que Extremity sera une plongée au cœur de ses angoisses. Et si demain, lui aussi était dépossédé de l’art pictural, comment y survivrait-il? Colère, chagrin, acceptation: en creusant son héroïne, l’artiste explore avant tout sa propre psyché et crée ainsi un dialogue particulièrement intime avec le lecteur. Ce comics reste avant tout une mise à nue, magnifiquement mariée à la grammaire de l’action effrénée.

Mais peut-être au sens plus large peut-on réfléchir à la notion de destin immuable dans Extremity. Dans un élan mystique du scénario, les personnages se voient attribuer un qualificatif: Théa est “l’artiste”, tandis que son père est “le protecteur”. Pourtant, lui aussi est dépourvu de toute mission une fois les Paznina passés. Que devient-on une fois que plus rien ne nous ancre dans le quotidien?

Elle est sans doute avant tout là l’extrémité que nous clame le titre: dans les mentalités noircies par le chagrin de personnages à la dérive. Le monde de Extremity est devenu fou, seule compte la douleur infligée à l’ennemi au regard de ce qu’il nous a fait subir. Il existe dans l’œuvre la description froide, presque mathématique, d’un cercle vicieux inévitable et héréditaire, au point d’entacher à jamais l’amour filial. Si initialement on adhère à la quête de ce “Abba”, si on se prend même d’amitié pour lui qu’on voit comme un martyr, voire un rebelle du peuple armé d’une pelle et en quête d’une terre perdue, on comprend finalement qu’il est lui aussi l’instigateur d’un destin fatalement funeste pour tous. 

Seule la jeune génération viendra apporter une touche d’espoir, comme si les plantations déjà germées étaient contaminées et que seules comptaient les graines qu’il restait à semer. Daniel Warren Johnson va même décliner avec un aplomb étonnant la notion de pardon dans une scène pleine d’émotion et de puissance symbolique. Pour affirmer un peu plus la rigidité des mentalités, le découpage du comics se fait strict, droit, à l’image de la logique anxiogène des adultes. 

Le poids du passé et l’espoir de l’avenir

Un cadre froid qui ne prive pas pour autant Daniel Warren Johnson de déployer une folie dans sa direction artistique enchanteresse. Le créateur va s’appuyer sur un champ de références très large, allant de Mad Max ou Avatar au plus évident, jusqu’aux tapisseries moyenâgeuses pour le plus subtil. La force de son ouvrage va résider dans le mélange de ces éléments connus, qui nous donne des codes clairs, et les originalités que va parsemer l’auteur. On comprend son langage, on découvre son discours. L’équilibre est parfait et invite dans son sillage tous les axes secondaires du récit. 

On peut par exemple penser à la notion de deuil présente dans Extremity: pas de pierre tombale pour ceux qui sont morts, mais une arche que les proches du défunt franchissent avec le souvenir du disparu en tête. Une originalité bienvenue mais qui interroge le lecteur: vivre le chagrin comme un passage peut être salvateur, mais ce rituel éphémère semble dans le même temps réduire le devoir de mémoire à un simple moment évanescent voué à être oublié. On ignore l’héritage, malgré quelques symboles, pour ne ressentir que la douleur et la colère primaire. Daniel Warren Johnson dénonce des dérives finalement présentes dans notre propre monde.

D’ailleurs, la carcasse de l’ancienne terre de Extremity, on ne saura jamais réellement si c’est celle de notre planète ou d’un domaine totalement imaginaire. Et peu importe! Si on s’interroge sur ce point, c’est alors que le pari de Daniel Warren Johnson est totalement gagnant. On apprécie le contexte historique offert et on est immédiatement renvoyé à notre époque qui semble parfois au bord de ce basculement qui a fait s’effondrer le monde de l’artiste. Un fort questionnement autour des armes de destruction massive, voire totale, et sur la place des érudits qu’on relègue au second plan pour assouvir les pulsions primaires va également venir s’inviter dans les maillages des réflexions de Daniel Warren Johnson. Le frère de Théa porte en lui ces axes: profond pacifiste et féru de technologie, il vient lui aussi offrir un pilier qu’on peut rapprocher de notre société pour élever nos consciences. C’est parce que ce parallèle entre les deux univers est naturel, sans besoin de le forcer, qu’on s’imprègne émotionnellement très vivement de cet ouvrage sans temps mort et à la richesse absolue.

Spike

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