Devs

2020

avec: Alex Garland

avec: Sonoya MizunoNick Offerman, Jin Ha 

Ça fait maintenant un bon petit moment qu’on garde Alex Garland dans notre viseur. Ce monsieur qui s’est d’abord fait connaître pour ses talents de scénariste et qui officie désormais derrière la caméra. En deux réalisations (en fait trois puisque la rumeur veut qu’il ait lui-même réalisé le dernier reboot de Dredd), le sympathique “Annihilation” mais surtout l’excellent “Ex Machina”, le cinéaste affirme un univers de science-fiction bien à lui. Un monde pas si loin du nôtre où en quelques petites touches fantastiques il réussit à évoquer des problèmes purement philosophiques.

Pourtant, on a beau suivre régulièrement l’actu, on était passé complètement à côté de la série qu’il a écrite et réalisée pour FX, “Devs”. Ni une, ni deux, Les Réfracteurs allume la télé, prêts à scruter ça d’un oeil attentif. On lance le premier épisode et à la fin, on ramasse notre mâchoire qui s’est décrochée au sol 10 fois avant d’enchaîner la suite de la mini-série: on n’était pas prêt, et vous ne l’êtes sûrement pas non plus.

Trève de blabla, parlons de l’histoire. Dans une société de technologie de pointe comme il en réside des centaines en Californie, existe un département secret dont peu de personnes connaissent l’existence et où les employés sont soumis au secret absolu: le Devs. Au sein de cette structure surprotégée par un mur en béton épais, abritant un maillage d’or contenant lui-même un sas vide d’air, apparaissent les postes de travail de ces informaticiens qui ont réussi à mettre au point un algorithme exceptionnel. Une série de calculs qui leur permet d’apercevoir de manière assez floue le passé mais aussi de se projeter dans un futur assez proche. 

Voilà le décor de cette série si particulière, aux personnages tout aussi étonnants. En premier lieu l’héroïne de cette histoire, Lily (Sonoya Mizuno). Une figure féminine forte, presque badass on serait tenté de dire. Lorsque son conjoint est promu dans ce département secret et qu’on retrouve quelques heures plus tard son cadavre entouré d’une série de preuves qui prêtent à penser à un suicide, elle ne se laisse pas convaincre et tente de lever le voile sur les secrets du Devs.

« Amen »

En face d’elle, un antagoniste puissant: Forest (Nick Offerman), le patron de cette boîte d’informatique. Presque cliché des puissants de la Silicon Valley, il va progressivement se révéler plus complexe à mesure que son égo grandit. C’est une des forces de “Devs”, dès qu’on a l’impression de savoir où l’on va, Alex Garland nous prend à contre-pied et nous piège littéralement. À ses côtés, d’autres figures emblématiques, comme la presque robotique et très dévouée Katie (Alison Pill) ou encore deux employés du Devs presque hypnotisés par leur tâche, Lyndon et Stewart, un très jeune blanc et un vieux black, comme si Alex Garland voulait affirmer son ouverture universelle.

Parmi les choses qui fonctionnent parfaitement dans “Devs”, l’une des plus remarquables est cette proportion qu’a Alex Garland à nous faire sentir intelligents. Le réalisateur ne va presque pas cesser d’apporter des thématiques très complexes et tourner les choses de telle sorte qu’on se flatte de les avoir comprises, alors que c’est le talent du storytelling qui fait le travail. Le déterminisme, l’éthique en matière de high tech, les conséquences des approximations dans une recherche de vérité, ou le multiverse: tout cela et bien d’autres choses, on se sent balèze de les comprendre alors que c’est le fruit d’un travail d’écriture parfait. Un peu à la manière de “Matrix” en son temps, d’“Inception”, ou encore de “Pi” qui a le droit à un énorme clin d’oeil.

D’accord, jusqu’à présent on a été un peu chiant et dit comme ça on pourrait croire que la série est pompeuse et intello. Et bien pas du tout: la quête de Lily est calquée sur le rythme d’un thriller. C’est une fuite en avant vers la vérité rythmée efficacement par de l’action et des intrigues d’espionnage un peu plus digestes que le fond. Palpitant et intéressant, le cocktail parfait. Garland concède un peu aux conventions mais dans un but compréhensible, et transforme un simple problème informatique en intrigue passionnante: fortiche on vous a dit!

Mais là où “Devs” va tutoyer les cieux et devenir complètement à part, c’est dans son ressenti purement sensoriel. Que ce soit à l’oeil ou à l’oreille, la série est un bijou de raffinement. Il y a l’enceinte du Devs et ses murs d’or, et plus largement la société de Forest aux angles droits et secs où trône une statue gigantesque d’enfant, et les décors urbains qui pourraient sembler plus connus du spectateur mais auxquels Garland applique la même logique de travail, notamment dans sa façon sans comparaison de cadrer et d’agencer les perspectives pour mieux transporter le spectateur. Là-dessus, le réalisateur va même proposer des montages presque hallucinogènes, soulignés par des musiques tout aussi envoûtantes qui ne sont qu’une portion d’une bande-son aussi magnifique que le reste.

On le répète, vous n’êtes pas prêts pour la claque magistrale que va vous administrer Alex Garland, mais raison de plus pour foncer tête baissée et vous retrouver K.O. devant tant d’intelligence et de raffinement. Une série dont on ressort grandis, différents, meilleurs.

Spike

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