Tastr Time: Vivre

(Ikiru)

1952

de: Akira Kurosawa

avec: Takashi ShimuraNobuo KanekoShin’ichi Himori

Chaque samedi, Les Réfracteurs laissent le choix du film au sympathique générateur de conseils culturels “tastr.us”, en prenant la première recommandation proposée, sans limite d’époque. Cette semaine, Tastr a sélectionné pour nous “Vivre” d’Akira Kurosawa.

Haha! On croit bien qu’on est grillé les amis! À force de rentrer nos notes dans la base de données de Tastr, l’algorithme de nos comparses du mercredi semble avoir bien assimilé un fait simple: Les Réfracteurs adorent Akira Kurosawa. Il faut dire que quand on s’adresse à des cinéphiles tel que nous, le nom du réalisateur est incontournable. Véritable inventeur, il a codifié des pans entiers de notre art de prédilection, comme un explorateur de pellicule. Pour beaucoup, dont Kurosawa lui-même (on ne rentrera pas dans le débat personnellement, trop dur de choisir), “Vivre”, qui nous intéresse aujourd’hui, est le plus grand film du cinéaste. Loin du Japon féodal dépeint dans ses films les plus populaires, Kurosawa nous emmène ici pour une ballade bien différente.

« Vivre”, c’est l’histoire d’un petit fonctionnaire de mairie japonais et insignifiant, Kanji Watanabe (Takashi Shimura), malade d’un cancer gastrique qui ne lui laisse plus que quelques mois à vivre, au mieux. Après une réflexion sur sa vie, son sens et ses regrets, Watanabe va faire tout ce qui est en son pouvoir pour faire avancer un dossier au sein de son administration: celui qui prévoit la construction d’un parc pour enfants dans une zone résidentielle sinistrée.

Un récit loin du cadre qui a fait la popularité de Kurosawa et pourtant: difficile de ne pas voir dans la détermination de ce personnage principal celle d’un samouraï prêt à donner son ultime coup de sabre. Une fois ce but trouvé, la construction du parc, c’est un formidable film qui donne envie, justement de vivre chaque seconde intensément. Mais pour en arriver là, Kurosawa va consacrer une bonne moitié de son film à la construction de son héros. Et là attention: on ne pensait pas qu’un jour on se passionnerait pour les états d’âme d’un fonctionnaire, puis “Vivre” vient tout chambouler.

Ce personnage, il est d’ailleurs somptueusement incarné par Takashi Shimura. Une véritable gueule de cinéma, qui réussit à transcrire tant de nuances d’émotions sur son visage. Pendant 2h, le comédien va réussir à amener la tension émotionnelle perpétuellement sur le fil, sans jamais dépasser la limite: c’est simple, la situation et les désillusions de Watanabe vous font continuellement monter les larmes aux yeux, sans jamais être pathétiques.

« C’est un peu le bordel quand même »

Tout particulièrement dans la première moitié du film. On retrouve le Kurosawa penseur, celui qui élève son sujet pour aller chercher des ressentis plus intenses, comme on en parlait pour “Barberousse”. Le fonctionnaire Watanabe, qui passe ses journées à tamponner des documents sans y prêter attention, le cinéaste expose la vacuité de son emploi avec juste ce qu’il faut pour conserver l’ampleur du film. Idem pour les quêtes désespérées de plaisir immédiat pour notre héros, lui que rien ne satisfait vraiment. Dans cette démarche d’étalage de la vacuité d’une existence sans but réel et de recherche de motivation, la sympathie que Kurosawa réussit à insuffler dans son protagoniste principal est totale. Watanabe, c’est le papi qu’on aimerait avoir.

Cette partie initiale, c’est aussi celle où le cinéaste va le plus faire étalage de son talent visuel: toujours porteur d’une science du décor qui a contribué à son succès, Kurosawa se transcende. Dans le bureau de Watanabe, des piles interminables de dossiers s’amoncèlent: la démonstration immédiate d’un travail ingrat. Dans un restaurant que quitte le héros, en arrière-plan, une bande de jeunes qui fête un anniversaire: c’est le chemin d’un homme vers sa mort inéluctable, à contre-courant de la frivolité des adolescents. Perspective, à-propos, poésie: Kurosawa est bien là.

Puis tout bascule. Le schéma narratif change totalement, et le Kurosawa penseur devient le Kurosawa inventeur. Il va complètement soustraire le héros de son film et ne plus le restituer que par un enchevêtrement de flashbacks et de “on-dit”. En 1952! On avait bien senti la volonté du cinéaste de ne pas livrer un film plat et facile (dès le premier plan il exposait par exemple une radiographie du système digestif de son héros) mais c’est dans cette deuxième portion que cela va devenir le plus probant.

Les discussions s’entrechoquent, s’enflamment, certains flashbacks appuient le côté un peu original de Watanabe, d’autres sa détermination sans faille à faire avancer ce fameux projet de parc qui est son but ultime. Watanabe n’est pas là dans le moment du récit mais il est pourtant omniprésent.

Kurosawa va venir récolter tout ce qu’il a semé précédemment. Tant de détails anodins deviennent capitaux: on pensait notre héros relativement compris, et pourtant le réalisateur ne cesse de le nuancer, de le rendre plus concret. D’un thriller administratif, le film s’érige en véritable fable sur la volonté et plus encore en une brûlante ode à la vie, jusqu’à nous mener à une fin parfaite dans le ton, mais aussi dans la réalisation brute.

On retrouve le savoir-faire méticuleux du génie japonais. “Vivre” est peut-être bien son film le plus poignant, celui qui vous prend aux tripes et essaye de ne pas vous lâcher pendant deux heures. C’est tellement beau une vie vécue, n’attendons pas.

Spike

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