Tastr Time: La nuit du chasseur

(The Night of the Hunter)

1955

réalisé par: Charles Laughton

avec: Robert MitchumShelley WintersLillian Gish

Chaque samedi, Les Réfracteurs laissent le choix du film au sympathique générateur de conseils culturels “tastr.us”, en prenant la première recommandation proposée, sans limite d’époque. Cette semaine, Tastr a sélectionné pour nous “La nuit du chasseur” de Charles Laughton.

Témérité, abnégation, altruisme: le cinéma américain nous a habitués depuis des décennies à un modèle de héros bien établi qui fait la part belle aux bons sentiments. Mais une fois de temps en temps, assez rarement, se présente à nous une œuvre qui impose un antagoniste comme personnage principal, un anti-héros dit-on parfois. Avec “La nuit du chasseur”, on adopte cette forme et on installe au centre de l’intrigue un homme vicieux et foncièrement mauvais. Ce protagoniste, c’est le sanguinaire prêcheur Harry Powell, interprété avec une prestance et un charisme fou par Robert Mitchum. Au fil du long-métrage, ses tirades et ses attitudes vont instaurer une sorte de malaise, une ambiance anxiogène et étouffante.

C’est autour de lui que va se construire une intrigue simple mais qui cache une profondeur philosophique démentielle. Alors qu’il est emprisonné pour le vol d’une voiture, Harry partage sa cellule avec un condamné à mort, un père de famille qui a confié le magot d’un braquage qui a mal tourné à ses deux jeunes enfants, sans le révéler à la police. À sa sortie de prison, le prêcheur va s’infiltrer comme de la moisissure dans le foyer de son ancinen co-détenu, séduire sa femme et mettre une pression de plus en plus intense sur les rejetons pour qu’ils lui révelent la cachette.

La nuit du chasseur” c’est avant tout une ambiance visuelle unique faite de jeux d’ombres et de lumières qui accentue le côté angoissant de cette histoire. Sur les murs se dessinent les silhouettes des personnages, teintant de noir l’image et offrant au long-métrage une aura particulière qui invite au malaise. Les nombreuses scènes de nuit vont de paire avec ce parti pris dans la réalisation de Charles Laughton: souvent brumeuse et d’une pénombre insondable, elles imposent un effet presque spectrale qui convoque un sentiment proche de celui ressenti devant un film d’horreur.

Dans la première partie du film, c’est aussi un enfer de lignes sèches que propose “La nuit du chasseur”. Les murs de la maison deviennent un dédale géométrique qui donne à la fois une stature particulière à Harry mais accentue également la faiblesse des enfants face à ce tyran. On va délaisser cette méthodologie dans la seconde moitié du long-métrage, celle où les marmots prennent la fuite: Laughton va rendre son film davantage organique (le ponctuant notamment d’images d’animaux sauvages) et plus humain. Mais le mal est fait et le prêcheur pèse de tout son poids sur le récit comme un couperet prêt à tomber.

« Peace and… »

Une domination dans la forme qui se ressent dans le fond: parmi les idées motrices du film, il y a une critique assez poussée adressée aux gens qui se conforment à l’autorité sans se méfier. Laughton va inviter les spectateurs à un esprit critique face aux institutions souillées par les êtres les plus corrompus. À l’évidence, il y a la religion qui est remise en cause alors que l’antagoniste principal est un homme d’église, mais pas seulement: la justice par exemple est montrée comme idiote et sans coeur, la famille elle aussi est sujet à des interrogations alors qu’une pression sociale intense pèse sur la mère du foyer.

La charge envers la religion va quand même être nuancée dans la dernière portion du film, alors que les enfants sont recueillis par une femme esseulée et très pieuse. Mais même avec ce postulat, Laughton va chercher une forme de pertinence qui résonne à notre époque peut-être encore plus qu’au temps du film. D’un même livre, la Bible, deux personnages en tirent des interprétations aux antipodes moraux l’une de l’autre. D’un côté s’affirme un message d’amour et de paix, de l’autre une invitation à la haine et à la manipulation. Intéressant de noter d’ailleurs que les personnages les plus positifs du film sont des êtres reclus vivant en marge de la société: cette bienfaitrice qui accueille les deux marmots mais aussi un oncle (certes un peu alcoolique) qui habite un cabanon de pêche délabré.

Les valeurs les plus fondamentales sont fragilisées dans “La nuit du chasseur” alors qu’on refuse l’innocence aux deux enfants au nom du saint-dollar. D’entrée, on impose un fardeau à ses deux héros, une responsabilité qui les dépasse et un impératif de secret intenable. L’argent ravage déjà leurs jeunes années alors qu’ils n’ont pas encore conscience du monde extérieur et qu’ils aimeraient simplement jouer. Un sentiment cristallisé dans un plan culte où la plus petite des enfants découpe naïvement des silhouettes humaines dans les billets de banque pour la représenter elle et son frère.

Il est toujours totalement incroyable de constater qu’un film peut traverser les âges et gagner en profondeur malgré le temps qui passe. C’est le cas de “La nuit du chasseur”, qui non seulement avance une thèse toujours très actuelle mais qui en plus s’affirme à travers un antagoniste à jamais au Panthéon des personnages malsains les plus emblématiques.

Spike

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