Ça s’est fait comme ça
Ça c'est fait comme ça couverture

2016

de: Gérard Depardieu

Livre écrit en collaboration avec Lionel Duroy

Livre acquis par nos propres moyens

Gérard Depardieu est né le 27 décembre 1948 à Châteauroux, dans le centre de la France. Pour son premier grand rôle à l’écran en 1974 dans Les Valseuses de Bertrand Blier, il y joue Jean-Claude, le nom de son personnage, une petite frappe, accompagné par Patrick Dewaere dans un road-movie où tout est possible et rien n’est interdit jusqu’à leur rencontre avec Jeanne Moreau qui va leur montrer « la lumière ». Que la vie d’errance, sans but, faite de délits et d’abus en tout genre, n’a pas de sens. Que la vie vaut d’être vécue pour l’amour, de soi, des autres. Depardieu va se battre pour obtenir ce rôle, se présentant chaque jour, pendant 1 mois, au casting parce qu’il retrouve dans ce personnage de Jean-Claude, sa vie à Châteauroux. Un rôle prédestiné en quelque sorte. Cette rencontre est d’autant plus fortuite entre la fiction et la vraie vie de Depardieu, qu’en écrivant son livre qu’il adapte à l’écran Bertrand Blier, issu des beaux quartiers parisiens, ne fréquente pas les voyous et n’a jamais vu un HLM de sa vie. 

En 2014, lorsque Depardieu publie ce récit Ça s’est fait comme ça, il s’adjoint les services de Lionel Duroy, le « nègre » que le tout Paris s’arrache à l’époque. Pour l’acteur, c’est sa sixième participation dans une œuvre littéraire. 

Dans ce livre peu volumineux (187 pages en édition de poche), découpé en 39 tranches de vie, Gérard Depardieu se raconte, se met en scène (il aime avoir le beau rôle), et ose l’introspection, par bribes. L’homme aime parler de lui à travers le regard bienveillant de ses rencontres qui ont façonnées et forgées, tout autant l’être que l’acteur.

La vie de Gérard Depardieu ressemble à un parcours initiatique vers sa lumière personnelle: devenir un artiste. Chaque étape de sa vie est semée d’embûches souvent difficiles à franchir. Le colosse semble doté d’une capacité hors du commun à surmonter les épreuves : la tentative d’avortement de sa mère,  la prison, l’incapacité à parler, le deuil. Comme si une bonne fée veillait sur le destin de Gérard, chacune de ces étapes s’accompagne d’une rencontre bienveillante. Chacune d’elle l’a profondément marqué et c’est de tout cela dont parle ce très beau livre.

Avant de devenir un immense acteur, Gérard se définit, lorsqu’il pose ses valises à Paris, comme un « analphabète », un « acteur agricole », survivant des aiguilles à tricoter de Lilette (Alice, sa mère). Lui, le troisième enfant de la fratrie, n’est pas le bienvenu, « il ne devait pas naître celui-ci ».

Gérard ne s’identifie pas aux yeux des autres pour ce qu’il est mais se réfugie derrière son apparence imposante et ce qu’il inspire aux autres : la peur. L’homme se cherche encore, et tant pis s’il y a de la casse.

Gérard vit dans la survie, la lutte constante. Rien n’est acquis, rien n’est donné, tout est permis. Il faut se servir. Dans le monde de Gérard, la bienveillance n’existe pas. Long sera son chemin avant qu’il ne fasse sien l’aphorisme de Nietzsche :«Deviens ce que tu es… quand tu l’auras appris ».

Mais Depardieu ne se résume toutefois pas à quelques apparences qu’il jette à la face des autres. Gérard est aussi en quête d’absolu, de beauté, de merveilleux. Son crédo c’est vivre, vivre et encore vivre ; et s’éblouir par la beauté quand elle se présente à ses yeux  : « Moi qui ne suis pas chasseur, moi qui n’aime pas chasser. Je marche le fusil à l’épaule (…), et soudain elle est là, une biche, arrêtée dans sa course à quelques pas de moi. (…) Elle et moi nous sommes dans ce dialogue silencieux, magnifique, hors du monde. Je n’aurais qu’à épauler et à tirer, mais là de nouveau je suis paralysé par l’émotion, par la beauté, et je la laisse s’enfuir.»

Ça c'est fait comme ça illu 1

Mais qu’évoque le titre de l’ouvrage, « Ça s’est fait comme ça » ? De la vie semble-t-il et il reflète très fidèlement l’intention de l’auteur de ce livre. Tout le monde utilise cette expression, dans sa simplicité de façade, elle s’adapte si bien à ces instants précieux de notre vie qui arrivent « comme ça ». Parce que la vie de Gérard s’accompagne de tous ces instants, de ces événements marquants qu’ils relatent dans son ouvrage et dont certains émergent avec plus d’intensité.

Le premier événement marquant dans la vie de Gérard, c’est l’emploi par Lilette d’aiguilles à tricoter pour avorter.

Elle ne désirait pas cet enfant. Elle n’en voulait pas, parce que Lilette, “ma Lilette” comme la nomme si affectueusement Gérard, avait un autre projet : vivre sa vie. Elle avait déjà eu deux enfants, pourquoi donc s’encombrer de celui-ci. Lilette c’est une belle femme : « pleine de désir pour la vie, la taille souple et sensuelle, si gracieuse que les hommes se retournaient sur son passage». Gérard en est convaincu, elle aurait préféré prendre ses jambes à son cou plutôt que de vivre ce nouvel enfantement jusqu’à son terme. Ce troisième venu de la fratrie sera accueilli et aimé par sa mère, même si elle ne lui cachera pas ses envies d’infanticide tant et si bien que l’enfant Gérard restera traumatisé par cette tentative d’avortement. Il a été aimé, certes, mais jamais désiré. Cet enfant meurtri intériorise sa douleur du non désir et développe cette volonté féroce de survivre à défaut de vivre heureux, dans une famille bienveillante.

Deuxième marqueur important, c’est un homme, son père toujours souriant, avare de mots dont la gestuelle et le comportement serviront de modèle au futur acteur,  dans ses premières années.

Sans vivre à la ferme, Gérard est un paysan, c’est-à-dire qu’il se sent proche de la terre, de la nature, de la vie. Gérard pense comme un campagnard : il va à l’essentiel. Sa mère est source de vie, il la voit comme une vache nourricière qui alimente ses veaux.

Lilette c’est sa MERE. Lorsqu’il se rend la première fois à Monaco, il croit et l’a longtemps cru que la MER, c’était notre MERE à tous et que nous en étions tous issus. L’instinctif Gérard, trait de son caractère revendiqué haut et fort, souffre de confusion.

Il confond les mots, leur compréhension lexicale lui échappe. Son père, Dédé, trop souvent saoul pour articuler quoi que ce soit, s’exprime plus par grognement et a renoncé à toute élocution verbale, il préfère se taire et sourire à son interlocuteur. De cette habitude de taiseux, Gérard en adoptera tous les rites, et surtout « Sourire, toujours, pour afficher une confiance inébranlable en ta bonne étoile». Mais que le quidam moyen de l’époque ne s’y trompe pas, le sourire reste de façade pour forcer la porte de la confiance. Gérard ne dupe personne parce qu’il sait qu’il inspire la peur. Et il en a parfaitement conscience. La découverte de l’extraordinaire musicalité des mots viendra plus tard. Pour l’heure Gérard survit. Il navigue entre divers trafics et vols. Tout est bon, même fréquenter des anciens d’Algérie qui ont la ratonnade facile.

Avant d’incarner les réprouvés à l’écran dans les figures de Jean Valjean ou d’Edmond Dantès, Comte de Monte-Cristo, Depardieu a vécu l’incarcération, conséquence d’un début de vie hors des sentiers battus. Et ce n’est peut-être pas par hasard, si l’acteur choisira d’incarner des hommes simples ayant connus la prison et qui grâce à une rencontre bienveillante verront leur destin bouleversé. Ainsi, c’est dans la prison de Châteauroux que Gérard, la petite frappe, laissera un peu de place à Depardieu, l’artiste. C’est une rencontre avec le psychologue de la prison qui sera une fantastique révélation. La transcription relative à cette rencontre est criante de vérité : « – Tu as des mains de sculpteur (…). – Mais je ne sais même pas dessiner ! – Quelle importance ? Tu as des mains puissantes et belles, faites pour pétrir, pour modeler… » Ces mains puissantes et belles, Gérard a su déjà les employer pour donner naissance à la vie. Et pas n’importe lesquelles, celles de son frère et de sa sœur cadets. Depardieu n’en croit pas ses oreilles : « Si cet homme voit en moi un sculpteur, un artiste, alors c’est sûrement que je vaux mieux que le voyou dont j’étais en train de revêtir l’habit». Belle révélation pour Depardieu, ses mains sont celles d’un artiste. Le chemin vers son idéal est désormais tracé. Comme le dit Depardieu il va : « s’envoler vers la lumière».

C’est à Paris, « la ville Lumière », que l’artiste pourra enfin se révéler au grand jour. Il y découvre le théâtre, le verbe :«la musique des mots de Racine le bouleverse » et l’amour d’Élisabeth, sa futur femme, également. Ses débuts au théâtre sont maladroits, indécis. Certes, il sait jouer de sa formidable présence, se servir de son aplomb à toute épreuve et de son rire enjôleur, mais il récite et ne comprend rien ou pas grand chose des mots qu’il livre au public.

Où se cache Depardieu, l’acteur ? C’est Jean-Laurent Cochet, professeur, entre autres, au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique qui va le débusquer : « C’est cet homme qui va me révéler à moi-même et faire de moi un comédien, un artiste » dit Depardieu. A 17 ans, Gérard est encore un acteur inconscient de sa propre musicalité.

Depardieu n’a pas toujours enfermé ses mots. Il parlait et progressivement, le ruisseau s’est tari. Il l’explique  : « On aurait dit que les mots s’étaient embouteillés, qu’ils ne parvenaient plus à sortir librement de ma poitrine, comme s’ils en étaient empêchés par une sorte de confusion».

Le père taiseux croit donner un bon conseil à son fils handicapé: silence et sourire. Mais le mutisme est une voie sans issue, mortifère. C’est par Marguerite Duras, nouvelle rencontre, qu’il prend conscience que : « Faire semblant. Enfouir ses désirs, renier ses pensées. Se nier, ne rien vouloir de soi. C’est une immense douleur. » Le mal dont souffre Depardieu, c’est une hypersensibilité aux sons. Le fœtus Gérard était en vigilance permanente, à l’affût  :«pour échapper aux coups mortels des aiguilles à tricoter».


Ce récit mérite d’être lu. A sa lecture on entend la voix de l’acteur avec ce phrasé qui n’appartient qu’à lui. Gérard Depardieu est un colosse aux pieds d’argile, un funambule sur son fil où à la moindre hésitation, l’artiste tombera dans le vide.

Ça s’est fait comme ça est disponible en Livre de poche.

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