Au royaume des fauves

de: Rebecca ChaiklinEric Goode

avec: Joe ExoticCarole Baskin

Soyons honnêtes: si “Au royaume des fauves” n’avait pas été un phénomène de grande ampleur outre-atlantique, nous ne nous serions probablement jamais penchés dessus. C’est presque sans ne rien en savoir, et en recherche d’une nouvelle série à réfracter, que l’on a appuyé sur le bouton “play”. On ignorait encore à ce moment où nous allions foutre les pieds et à quel point l’un des derniers bébés de Netflix allait nous faire passer par toutes les émotions, toujours ponctuées par un “What the fuck??!!?” tellement américain. Entre éclats de rire et consternation écologiste, évoquons rapidement (pour ne pas trop en dévoiler) “Tiger King”, dans son titre original.

Cette série, c’est avant tout le portrait d’un personnage plus vrai que nature: “Joe Exotic”. Rien que le nom peut faire sourire, et ce n’est que le sommet de l’iceberg. Celui qui se décrit comme “un éleveur de tigres, gay, coiffé d’une coupe mullet, et fanatique d’armes à feu”, peu de scénaristes auraient pu l’imaginer. Ce patron de zoo, chanteur amateur, qui se balade en décapotable avec l’un de ses tigres sur le siège passager va complètement vampiriser le documentaire, l’habiter, lui donner une âme aussi farfelue que détestable.

De quoi tout de même rapidement s’interroger sur la personnalité de ce bon gros beauf à l’américaine: vrai Redneck ou imposteur qui exploite son image? Un doute total plane sur toute la série tant Joe est un arnaqueur avéré. Derrière chacune de ses milliers de frasques, toujours cette question récurrente qui nous pousse à voir au-delà des apparences et imaginer un calculateur, certes un peu dérangé, mais qui sait aussi parfaitement se vendre.

« J’ai cherché une légende drôle, comme d’habitude, mais là je ne pourrai pas faire mieux que la photo. »

Il faut dire que Netflix l’aide bien dans cette mise en scène: on retrouve la formule classique des documentaires de la plateforme: une narration très romancée. À l’instar de “Wild Wild Country”, “Au royaume des fauves” se révèle diablement addictif, mais aussi à plusieurs endroits légèrement de parti pris. Comme à son habitude, la firme grossit le trait (pourtant déjà très marqué) et utilise quelques artifices de réalisation pour accrocher le spectateur, à la manière des cliffhangers qui ponctuent chacun des épisodes.

Pourtant, en prenant un peu de recul sur la forme, de nouvelles réflexions apparaissent. Ce véritable “Game of Thrones” des zoos lugubres américains atteste d’une époque en perdition de ses valeurs. Un monde où tous ces gérants sont des pourris en puissance, qui jouissent de leur petit pouvoir au détriment des animaux qu’ils prétendent aimer alors qu’ils en font commerce et leur infligent les traitements les plus honteux pour se faire un peu plus d’argent. Leur utilisation des médias renverrait presque aux échanges les plus pathétiques de politiques en mal de reconnaissance.

Quand dès le deuxième épisode (on ne trahit pas grand chose, ce fait est étalé dans la bande annonce) une employée du “Royaume de Joe Exotic” se fait arracher le bras par une bête, et que le protagoniste principal hors-norme de la série s’inquiète plus pour son bénéfice que pour la santé de la victime, on comprend que “Tiger King” n’est qu’un exemple supplémentaire d’un syndrome plus large. Cette conception de la propriété et de l’entreprise à l’américaine, opposée au respect de l’humain et de l’animal, n’est qu’un symptôme d’une maladie qui gangrène le monde: le capitalisme dans sa forme actuelle.

Excusez nos élans anarchistes, et allez plutôt vérifier par vous-même: “Au royaume des fauves” est davantage que le simple portrait d’un éberlué. C’est un témoignage d’une société qui se doit de changer rapidement si elle ne veut pas tout broyer sur son passage.

8000

Dans cette période compliquée où l’on se sent tous en cage, “Au royaume des fauves” est non seulement un documentaire littéralement incroyable sur un homme aussi bizarre que mégalomane, mais aussi la preuve d’une époque malade.

Spike

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